mardi 22 février 2011

Oscars 2011: Les jouets contre les dragons

Aux Oscars de cette année, comme à ceux de l'an dernier, s'il y a une catégorie dont l'issue ne fait que peu de doute, c'est bien celle de Meilleur film d'animation. En effet, des trois films en nomination, The Illusionist, How to Train Your Dragon et Toy Story 3, ce dernier se retrouve également en nomination dans la catégorie du Meilleur film. S'il est d'un niveau suffisant pour se retrouver dans cette catégorie et que les autres ne le sont pas, le sort de cet Oscar semble joué d'avance en faveur du film de Pixar. Si on ajoute à cette analyse le fait que Pixar ait produit cinq des neuf gagnants dans cette catégorie depuis qu'elle existe (2001), il ne reste que peu de place pour les deux autres cette année.
J'ai tout de même voulu juger par moi-même et après avoir vu Toy Story 3 il y a un temps, j'ai récemment loué How to Train Your Dragon.
Si l'histoire de Hot to Train Your Dragon est relativement simple, elle est par contre menée avec beaucoup d'aplomb par Dean DeBlois et Chris Sanders, un duo de créateurs qui avaient déjà produit le savoureux Lilo & Stitch en 2002. Maintenant passés à Dreamworks, ils nous offrent un des meilleurs films d'animation de ce studio, dont les films - souvent très drôles et souvent des séries - sont essentiellement orientées vers de l'humour de second degré ou encore des références à la culture populaire (On pense à Shrek, Shark Tale ou Madagascar). Ici, nous avons plutôt un beau et bon petit film original, qui est d'abord porté par des personnages sympathiques (y compris les dragons, d'abord présentés comme des bêtes sanguinaires). Le dragon night fury Toothless rappelle à l'occasion les expressions de Stitch. Le film mélange avec habileté des décors splendides, un message positif sans être trop naïf, et un univers de fantasy dans une mythologie qui a encore échappé à la surexposition au cinéma: celle des Vikings.
Enfin, le film surprend parfois pas son intensité - notamment une scène finale impressionnante et une chute qui étonne par ses conséquences. Bref, si ça n'avait été du hasard faisant revivre les jouets de Toy Story la même année, How to Train Your Dragon aurait eu de très sérieuses chances pour un Oscar.
Comme je l'ai dit ci-haut, Toy Story 3 est définitivement le meilleur film d'animation que j'ai vu cette année. En fait, je devrais plutôt dire que c'est un des meilleurs films que j'ai vu cette année, tous genres confondus. Pourtant, donner suite aux deux excellents films (de 1995 et 1999) représentait un défi de taille. Évidemment, les techniques d'animation et l'expertise de Pixar en matière d'innovation pouvaient laisser augurer le meilleur en terme visuel, mais encore fallait-il pouvoir raconter une nouvelle histoire originale qui soit à la hauteur des films précédents et à la hauteur des attentes créés par une suite.
Le réalisateur Lee Unkrich en était peut-être à sa première réalisation officielle, mais il avait déjà oeuvré sur plusieurs films de Pixar depuis 1999, incluant comme assistant réalisateur sur trois longs métrages d'animation, dont Toy Story 2. Il relève le défi avec brio, réalisant un film qui réussi l'exploit d'être poignant et d'une drôlerie et d'une inventivité renouvelées et mené avec un rythme soutenu. Certaines scènes sont parmi les plus belles scènes que j'ai pu voir dans des films du genre et l'humanité qui se dégage de ces jouets est absolument incroyable. Ce degré de perfection est rare au cinéma (d'ailleurs, en animation, la dernière fois que j'ai éprouvé une telle admiration, c'était pour les 40 premières minutes de WALL-E, 40 minutes de pure génie cinématographique issues du même studio). Je soupçonne d'ailleurs la présence d'Andrew Stanton à titre de co-scénariste (histoire) comme étant en partie responsable de cet aspect humain du film.
Si les Oscars n'étaient pas historiquement concentrés sur les catégories d'acteurs "live" et que ces catégories soient souvent importantes dans l'appréciation d'un film en nomination, Toy Story 3 aurait eu tout ce qu'il fallait pour remporter l'Oscar du meilleur film. Et le degré d'excellence qu'il atteint devrait faire réfléchir l'académie sur la pertinence de créer une catégorie spéciale pour ces acteurs qui jouent les voix dans les films d'animation, car leur interprétation est pour beaucoup dans la réussite de ce genre de film.
--
Note: Je n'ai pas eu l'occasion de voir The Illusionist, le film du français Sylvain Chomet qui avait été récompensé pour Les Triplettes de Belleville, mais ce que j'ai lu sur le film ne me permet pas de croire qu'il a une chance pour cet Oscar.
--

lundi 21 février 2011

Des Archives du Lotus et du prochain film de Spielberg

Je reviens avec un billet sur mon ami Tintin, puisque je suis tombé par hasard sur un album de collection, une sorte de making of de l'album Le Lotus Bleu, qui est accessible via une méthode spéciale de commercialisation. Et au moment où je me préparais à écrire ce billet, j'ai vu les premières images du prochain film de Spielberg, justement adapté des aventures de Tintin.
--
Les tintinophiles ne manquent jamais de matériel à se mettre sous le monocle; Au mois d'où de l'année dernière, je me plongeais justement dans la lecture d'un numéro spécial de la revue Philosophie ainsi que dans le livre Tintin et le Québec.
Par la même occasion, j'ai noté une publicité pour un album intitulé Les Archives Tintin le Lotus Bleu, offert à un prix dérisoire.
N'y voyant que peu de risque, j'ai commandé l'item, qui est parvenu rapidement chez moi, et que j'ai payé, sans scam à l'horizon. En réalité, le livre fait partie d'uen série complète de making of des aventures de Tintin; l'éditeur me proposait de commander ensuite Les Archives sur Tintin au Tibet. Ce second album coûtait un peu plus cher (mais encore bien en deçà du prix habituel de ce genre de chose), mais on pouvait voir que les suivants seraient vendus à prix conséquent à leur valeur. La méthode consistant à accrocher le tintinophile avec un ou deux albums pas trop chers pour qu'ensuite, hameçonné, il ne résiste pas aux suivants (surtout que ceux-ci sortent dans un ordre précis et que vous ne pouvez pas choisir lesquels vous voulez ou non, l'affaire s'arrêtant dès votre premier désistement). La chose n'est pas nouvelle, bien que j'ai l'impression qu'elle est beaucoup moins courantes depuis l'avènement d'Internet, d'eBay et toutes les librairies en-ligne.
Pour ma part, limitant mes dépenses de choses matérielles et refusant toujours d'accumuler trop d'objet - surtout des objets de collection - je me suis donc tenu au Lotus Bleu, que j'ai offert à mon père... après l'avoir lu.
Les Archives Tintin, si j'en juge par Le Lotus Bleu, se divisent en trois sections principales; la première est une mise en contexte de l'album en question: actualités à l'époque de sa création, inspirations, objets et croquis divers, photographies, documentation d'Hergé et contexte de création. Le milieu de l'album est une reproduction de la BD dans sa version standard couleur. Enfin, une dernière section traite des autres projets d'Hergé à la même époque, et dresse une liste bibliographiques des diverses éditions de l'album.
Les Archives du Lotus sont particulièrement intéressantes au niveau du contexte historiques et des faits ayant inspirés Hergé. Il faut dire qu'il s'agit d'un album-phare des aventures de Tintin et j'imagine que ce n'est pas un hasard si cette collection a été lancée avec ce titre. Le livre a aussi le mérite de publier de superbes illustrations - quelques-une inédites - ayant servi de points de départ, de promotions spéciales, d'esquisses ou encore faisant partie de la première publication de l'oeuvre, en noir et blanc (celle de gauche apparaissait déjà sur la couverture d'un petit cahier à spirale qui m'accompagne depuis quelques années pour prendre des notes). De ce point de vue, certains dessins valent à eux seuls le prix de ce premier volume.
--
Un faisant quelques recherches en vue de la publication de ce billet (essentiellement pour en apprendre plus sur la collection et sa commercialisation), je suis tombé sur les premières photos du prochain film de Steven Spielberg: The Adventures of Tintin: The Secret of the Unicorn. Le film sera réalisé en motion capture et je suis très intrigué de voir le résultat, ayant des sentiments partagés en ce qui concerne cette technique cinématographique et tentant d'imaginer ce que ça va faire d'entendre Tintin en anglais.
La première photo est tirée du Crabe au Pince d'Or, puisque Spielberg combine quelques aventures pour se permettre de raconter la rencontre de Tintin et Haddock dès le premier film. C'est une jolie photo numérique.
La seconde photo semble déjà plus convaincante et il faut avouer qu'il aurait été ardu de créer la même impression de "voir" la BD avec des acteurs en chair et en os tout en demeurant crédible.
Le film est annoncé pour la fin décembre 2011, alors nous avons amplement le temps d'en entendre parler. Pour les amateurs, je mentionne qu'il s'agit d'une co-production de Spielberg et de Peter Jackson, et que c'est ce dernier qui est censé réaliser le film suivant. Les deux cinéastes prévoient produire trois longs métrages sur les aventures de Tintin.
--

dimanche 20 février 2011

Chevron en Équateur et activisme à la Yes Men

Chevron / Texaco en Équateur
Vous aurez peut-être entendu la nouvelle de la condamnation de la compagnie Chevron par un tribunal équatorien suite à un litige environnemental qui dure depuis plus de 17 ans. Texaco, maintenant propriété de Chevron, déversait alors les déchets toxiques de ses forages équatoriens dans la forêt amazonienne. On ne parle pas ici de petits déversements ou de déversement accidentel, mais bien d'une pratique courante; On estime que Texaco a déversé 18 milliards de gallons de résidus et de boues toxiques sans aucun traitement préalable, en Amazonie.
Surnommé "Le Tchernobyl de l'Amazonie", ce désastre environnemental a fait l'objet d'un film documentaire en 2009 intitulé Crude, auquel ont participé le président actuel de l'Équateur, Rafael Correa ainsi que les cofondateurs de la Rainforest Foundation, le musicien britannique Sting et l'actrice et productrice Trudy Styler. Malgré les tentatives d'empêcher la présentation du film, celui-ci a remporté plusieurs prix dans des festivals (dont Sundance) et a reçu un accueil unanime de la critique (95% au tomatomètre).
Évidemment, la compagnie a déjà annoncé qu'elle n'entendait ni respecter le jugement de la cour, ni se soumettre à la sentence; une amende de 9,5 milliards de dollars. Et si Chevron a déclaré qu'elle irait en appel, la poursuite en appellera également de la sentence, réclamant plutôt des dommages de 27 milliards, soit le coût minimal du nettoyage estimé du fiasco Texaco (et on estime le coût total environnemental à 40 milliards).
Si vous voulez en savoir plus sur cette histoire, il existe un site d'information sur la campagne pour la justice en Équateur qui s'intitule très justement Chevron Toxico.
Plutôt que de reconnaître ses responsabilités, Chevron agit comme toutes les grandes corporations et a plutôt investit dans une vaste campagne publicitaire pour se refaire une image.
Poussant le cynisme assez loin, la page web de Chevron affiche le slogan: "Finding newer, cleaner ways to power the world".
--
Yes Men et autres activistes
Les Yes Men sont un duo d'activistes qui oeuvre en organisant des canulars ambitieux. Ils personnifient souvent des porte paroles d'entreprises ou organisations qu'ils ciblent. Par exemple, à Copenhague en 2009, ils ont lancé une fausse campagne d'Environnement Canada signifiant que le Canada allait adopter des normes strictes en matière de réduction de gaz à effet de serre. Faux sites internet, faux communiqués de presse, fausses réactions internationales, les Yes Men sont bien organisés.
Pour l'anecdote, le gouvernement avait alors accusé à tort le porte-parole d'Équiterre d'être responsable et avait accidentellement fait fermer (illégalement) plus de 4000 sites internet en faisant des pressions (illégales) sur les fournisseurs d'hébergement du faux site d'Environnement Canada. L'idée derrière ce canular était qu'en forçant le Canada à nier une aussi bonne nouvelle et en rétablissant les faits sur notre absence de contraintes réelles, le pays paraissait particulièrement déficient. Ils avaient visé le Canada vu sa position de cancre de Copenhague.
Vous avez peut-être entendu parler des Yes Men par d'autres de leurs canulars, ou bien par un de leurs deux films documentant certaines de ces farces politiques (Dow Chemicals, Haliburton, Exxon...).
Leur célèbre fausse édition du New York Times du 4 juin 2009 (imprimée et distribuée largement à New York et Los Angeles le 12 novembre 2008) est encore disponible en ligne sur le faux site qu'ils avaient créé pour l'occasion. Les nouvelles délirantes qu'ils y publient donnent des idées pour ceux qui voudraient faire de même ailleurs...
Si je vous parle des Yes Men, c'est que Chevron est devenue leur plus récente cible. Comme la compagnie réagissait à sa condamnation en Équateur par un investissement massif dans une campagne pour redorer son image (dont le slogan est "We Agree, do you?"), les Yes Men ont décidé de les "appuyer" en lançant leur propre campagne de publicité Chevron.
D'ailleurs, la plupart des affiches qui sont reproduites dans ce billet proviennent de leur banque d'affiches publicitaires de Chevron, qu'ils vous invitent à utiliser, reproduire, imprimer, distribuer, et apposer un peu partout.
Cette autre affiche (à droite) provient d'une seconde fausse campagne publicitaire de Chevron organisée par les activistes du site True cost of Chevron, qui s'attarde non seulement au désastre environnemental en Équateur, mais aux dommages causés par Chevron partout dans le monde. Ces affiches jouent sur l'image générale que tente de se donner Chevron ("Human Energy").
(Parenthèse canadienne)
Au Canada, Chevron opère deux sites distincts dans les sables bitumineux en Alberta. Des communautés d'Alberta, de Colombie Britannique, de Saskatchewan et des Territoires du Nord Ouest s'opposent constamment aux nouveaux développements et à l'expansion des sites déjà exploités. Sur le site True Cost of Chevron, un des chefs amérindiens mentionne que "We have to slow down industry to let us catch up. ... If we continue to let industry and government behave the way they've been behaving the last 40 years, there will be no turnback because it will be the total destruction of the land." (Preuve que ce ne sont pas tous les résidents des prairies qui sont en faveur de cette exploitation sauvage et déréglementée favorisée par le gouvernement Conservateur).
Les détails de l'impact de ces sites - et de tous les autres sites exploités par Chevron - sont disponibles dans des rapport annuels alternatifs de Chevron préparés par le site et disponibles en ligne.
Au Canada, ne cherchez pas les stations de Chevron (ou les stations d'essence Texaco), car Texaco Canada a été vendue en 1989 à Imperial Oil et ses stations sont devenues des stations Esso.
Deux notes intéressantes
Pour revenir au dossier équatorien, dont le désastre environnemental s'est étendu entre 1972 et 1993, un article publié sur le site de l'organisme Oil Watchdog rappelle que si Chevron avait réglé ce dossier en payant les sommes demandées, l'entreprise aurait payé moins cher que ce qu'elle a encourue au fil des ans en frais juridiques et en contre-promotions (incluant un documentaire commandité en sa faveur pour contrer l'effet d'un reportage de l'émission 60 Minutes). L'organisme a également publié une fausse publicité (ci contre) pour dénoncer l'attitude de Chevron.
Aux États-Unis, Condoleezza Rice était une des membres du conseil d'administration de Chevron et en charge du comité sur les politiques publiques de la compagnie, avant de devenir principale conseillère sur la sécurité nationale, puis secrétaire d'état de George W. Bush. Pour l'honorer, Chevron avait d'ailleurs nommé un de ses pétrolier en son nom, mais a du se raviser suite à la controverse ainsi crée.
--

jeudi 17 février 2011

L'Esprit Vagabond activiste?

Même si plusieurs billets de ce blogue traitent de sujet politiques ou sociaux, je préfère me servir de cette tribune pour faire réfléchir plutôt que d'inciter à prendre action (*). À chacun ses choix et chacun ses causes.
Pourtant, je peux remarquer, depuis quelques mois, que je m'implique plus directement dans certaines causes, et que ces causes semblent toutes avoir un point commun: la lutte contre l'avancée de la droite au Canada et au Québec.
Parmi les sujets traités récemment, on note la crise économique mondiale, l'idéologie révolutionnaire, l'état du Canada, l'histoire impérialiste en Afrique et le gaz de schiste, par exemple. On peut voir une certaine tendance et ce n'est pas un hasard.
Droit et accès à l'information au Canada
Hier, je signais une pétition du groupe de pression Avaaz concernant une décision du CRTC qui semble absolument incroyable: La permission aux journalistes de publier des informations qu'ils savent fausses.
En un mot, on veut modifier la règle actuelle, qui interdit à un journaliste (ou un réseau d'information) de publier une information qu'il sait être fausse. Cette nouvelle permission est ainsi une porte ouverte à des campagnes de désinformations et, pour le lecteur/auditeur, la fin de la confiance portée à la profession de journaliste. Il n'y a qu'à consulter ce billet d'octobre dernier pour réaliser que l'on touche ici une corde sensible en ce qui me concerne. Le quotidien Le Devoir soulignait d'ailleurs la semaine dernière l'inquiétude des journalistes à ce propos. Rue Frontenac abonde dans le même sens cette semaine.
Mon collègue, l'auteur et blogueur Jean-Louis Trudel, avait déjà soulevé la question, identifiant du même coup l'origine de ce dossier, qui est directement relié à la nouvelle chaîne d'information de droite crée par Québécor. Cette entreprise qui intègre des éminents conseillers conservateurs, a d'abord tenté de s'imposer en se finançant à même les redevances versées aux chaînes câblées par les abonnés (j'avais alors également signé une pétition menée par Avaaz demandant au CRTC de ne pas accorder ce privilège à cette nouvelle chaîne). Maintenant, ils tentent d'obtenir le droit de publier des fausses informations sous le couvert du journalisme. La situation est plus qu'inquiétante, elle est carrément dangereuse et elle est développée avec l'aval du gouvernement conservateur.
Si vous vous demandez si c'est possible d'avoir une chaîne d'information continue qui cherche à biaiser l'opinion publique en présentant des faussetés sous le couvert de nouvelles, je vous invite à visionner le documentaire Outfoxed, qui démontre comment opère la chaîne américaine Fox News; c'est terrifiant, preuves à l'appui. On nous aurait présenté, il y a dix ans, un film d'anticipation avec ce sujet montré de la sorte, que l'on aurait trouvé toute l'affaire bien trop grosse, impossible, peu crédible, exagérée. C'est pourtant la réalité. (Et il n'y a qu'à écouter de la radio-poubelle pour comprendre que c'est possible ici aussi).
Pour ceux qui ignoraient l'affaire, je mentionne également que ce même CRTC avait récemment donné raison à Bell Canada qui demandait de permettre la facturation des services Internet à l'usage, ouvrant ainsi la porte à des tarifs encore plus élevés et dictés par votre accès à l'information sur le monde.
Est-ce utile de préciser que le gouvernement conservateur a procédé récemment à des nominations partisanes au CRTC et dans divers secteurs des médias? Est-ce une coïncidence si depuis, l'organe a tenté de limiter notre accès internet, et tente désormais de permettre la diffusion d'information journalistique erronée (une attaque directe aux bases mêmes de toute démocratie qui se respecte)?
Démocratie et ressources naturelles au Québec
Pas plus tard que la semaine dernière, je parlais du film documentaire Chercher le courant, (**) qui invite à la réflexion sur l'état de la gestion des ressources naturelles au Québec. J'en profitais pour soulever l'épineuse question de la mainmise du privé sur les ressources collectives et la démocratie au Québec.
Compte tenu de ce dossier (médiatisé dans l'affaire des gaz de schiste) et de la protection qu'il accorde à l'industrie de la construction (qu'il a lui-même appelé dans de délicieux lapsus "l'industrie de la corruption"), j'avais également signé la pétition demandant la démission du premier ministre Jean Charest, pétition qui vient d'être déposée (hier) à l'Assemblée Nationale avec 247 379 noms. En réaction à cette pétition, le représentant du gouvernement et du Parti Libéral du Québec, le ministre - tenez vous bien - "responsable de la Réforme des institutions démocratiques et de l’Accès à l’information", a simplement mentionné que le gouvernement ne permettra plus ce genre de pétition sur le site de l'Assemblée Nationale. Comme quoi on croit, au gouvernement, que c'est inacceptable de donner comme ça la parole aux simples citoyens. Une question au ministre: pense-t-il la même chose des lobbyistes?
Droits d'auteur au Canada
Plusieurs collègues auteurs et blogueurs ont attiré mon attention sur le dossier de la Loi C-32 sur le droit d'auteur, que le gouvernement conservateur actuel semble continuer à promouvoir au détriment... des auteurs et du droit d'auteur.
Jean-Louis Trudel est de ceux qui avaient sonné l'alarme en janvier dernier, rappelant les tentatives précédentes des conservateurs en la matière. J'avais mentionné le dossier au passage dans ma rétrospective de la gouvernance conservatrice au Canada, fin 2010, référant à une métaphore intéressante publiée dans La Presse. Depuis lundi, un vidéo donne le point de vue de quelques auteurs canadiens sur la question et est disponible sur Youtube. Enfin, Un site consacré à la question invite à la mobilisation (notamment par une pétition contre le projet de loi C-32, que j'ai également signée).
Cette bataille fait l'objet de plusieurs textes engagés, dont l'éditorial de Daniel Sernine dans le dernier numéro de la revue Lurelu (à laquelle j'ai moi-même collaboré en 2010 et qui m'a versé des droits d'auteur). L'écrivain et rédacteur en chef mentionne: "De partout sur la planète, les protestations affluent, car le projet C-32 est l’une des premières lois à imposer le concept pernicieux et flou d’«usage équitable». Qui plus est, ce projet de loi ne respecte pas les traités internationaux auxquels a adhéré le Canada".
Un film sur des activistes américains qui fait réfléchir
Avant-hier, j'ai visionné un film documentaire qui avait reçue une nomination aux Oscars en 2004. Le sujet est un groupe d'activistes américains qui s'opposaient à la guerre au Vietnam et qui a évolué jusqu'à poser des actions violentes (incluant des bombes), mais organisées pour éviter de faire des victimes. Outre son intérêt documentaire sur cette période dense de l'histoire américaine, The Weather Underground pose la question de savoir jusqu'où nous sommes prêts à aller dans notre activisme pour défendre nos idées et nos droits en démocratie? Et pour défendre la démocratie elle-même?
C'est un peu la réflexion que je voulais faire ici, en mentionnant mes récentes implications, compte tenu que l'on vit dans un pays où la démocratie s'effrite de plus en plus. Devant un tel constat, on ne peut que réagir par le cynisme, ou l'activisme.
--
(*) Un de mes amis me disait à la blague qu'il ne me voyait pas descendre dans les rues du Québec à scander des slogans révolutionnaires, mais qu'il pouvait m'imaginer le faire dans les rues d'Amérique Latine. La ligne entre les deux est pourtant mince.
(**) Le producteur a mentionné être en négociation pour une télédiffusion éventuelle. D'ici là, vous pouvez écouter le point de vue du réalisateur et du narrateur lors de leur passage à l'émission Tout le monde en parle qui sera diffusée dimanche le 20 février prochain.
--
"Ne soyez pas cons" est tiré d'une affiche électorale parallèle réalisée en 2008 par des étudiants en design de l'UQAM.

mercredi 16 février 2011

Cuba: Une odyssée africaine méconnue

Je suis récemment tombé sur un film documentaire absolument incroyable, intitulé Cuba: Une odyssée africaine. Si je reviens sur ce film ici, ce n'est pas sans rapport avec mon commentaire sur le diptyque de Steven Soderbergh sur le Che dans lequel il évite l'épisode africain de l'implication de Che Guevara dans le mouvement révolutionnaire.
Cuba: Une odyssée africaine vient en partie répondre au manque de documentation visuelle sur cette période de la vie du Che. Mais ce film fait beaucoup plus que ça. Il dresse un portrait étonnant de l'implication politique et militaire de Cuba en Afrique, et de l'impact que cette présence a eu sur les mouvements révolutionnaires africains face aux vestiges du colonialisme et à l'impérialisme occidental (américain) naissant.
Le film de la française d'origine libanaise Jihan El Tahri raconte, en trois heures, l'ensemble de l'histoire de la présence cubaine en Afrique. De l'arrivée clandestine du Che en support à la révolution congolaise à la victoire militaire des troupes envoyées par Fidel en support au gouvernement de gauche en Angola, le film inclus l'ensemble des joueurs présents sur le terrain: ONU, États-Unis, France, Afrique du Sud (régime de l'Apartheid), Belgique, Portugal, URSS. C'est la guerre froide telle que vécue par les africains.
La version DVD se divise en deux parties; et chaque partie est un complet documentaire en soi. La première partie se concentre sur l'historique, la révolution congolaise à laquelle Che Guevara a collaborée, ainsi qu'à l'appui cubain pour l'indépendance de la Guinée-Bissau. La seconde partie est consacrée à l'implication massive de Cuba dans son soutien à l'indépendance de l'Angola, soutien qui mènera également à l'indépendance de la Namibie et à la libération de Nelson Mandela.
Si ce documentaire est une merveilleuse source d'informations et de documents inédits, il faut surtout saluer la cinéaste pour avoir donné la parole aux premiers intervenants dans ces conflits historiques. La liste des participants au film est d'ailleurs impressionnante: leaders cubains, leaders congolais, guinéens, sud-africains, angolais, directeurs locaux de la CIA, membres du politburo soviétique, etc. À travers les commentaires parfois candides de ceux-ci - et avec 30 ans de recul - on comprend beaucoup mieux les enjeux qui ont dominé les 25 ans que couvrent le film. Pour qui s'intéresse à l'histoire et à la compréhension de la situation du monde dans lequel on vit, c'est aussi une plongée fascinante dans l'histoire contemporaine du continent africain, souvent méconnue. Il y a beaucoup de choses qui ne changent pas, en politique internationale, et ce film rappelle à quel point les grandes puissances considèrent toujours les pays pauvres comme des cours arrières ou des terrains de jeu où exercer leur puissance.
Enfin, outre la mine d'information fascinante que fourni le film, il mène également à la réflexion sur les intérêts internationaux en Afrique; il est particulièrement intéressant de remarquer que de tous les pays et factions présents dans ces conflits, un seul n'avait rien à y gagner; Cuba ("Pas de pétrole, ni diamants"). Cette constatation est en quelque sorte une preuve de plus de l'intégrité idéologique des internationalistes cubains, au contraire des défenseurs autoproclamés de la démocratie (capitaliste) qui n'hésitent pas à supporter des régimes autoritaires quand ils protègent leurs intérêts.
L'actualité des dernières semaines en Tunisie et en Égypte nous montre d'ailleurs encore comment la défense américaine de la démocratie est dotée d'une éthique élastique - si ses relations avec la Chine et Cuba n'étaient pas une preuve suffisante de leur incohérence.

Che Guevara vu par Steven Soderbergh

En cette fin d'hiver 2011, comme nous parlons beaucoup de révolution, j'attire votre attention sur deux films sortis sur nos écrans en 2009 et disponibles depuis 2010 en DVD. Les deux films de Soderbergh dont je veux parler ici constituent un diptyque biographique des deux révolutions menées par Ernesto Guevara en Amérique Latine.
Le premier film, Che: Part One (aussi appelé "The Argentine"), raconte la portion de l'histoire du Che que l'on connaît le plus; celle de la révolution cubaine. L'apport du film se situe à deux niveaux. Le premier, c'est que le scénario est basé sur le livre de Guevara (Pasajes de la guerra revolucionaria)*, ce qui lui donne une saveur particulière et personnelle. Cette adaptation force aussi le réalisateur à éviter quelques lieux communs, au profits de scènes moins connues de cette période pourtant médiatisée de la vie du Che - notamment les avancées et les combats de la guerilla cubaine. Le second apport du film se situe avant la révolution, dans le second voyage du Che en Amérique Latine (le premier était superbement montré dans Diarios de Motocicleta), voyage qui le mena, via la tentative de révolution pacifique du Guatemala réprimée par la violence, à la rencontre historique avec Fidel Castro.
Le film met en vedette Benicio Del Toro dans le rôle titre, et j'avoue que si je n'étais pas absolument convaincu de ce choix avant le visionnement, ça n'a pas été long pour Del Toro de me convaincre. Demian Bichir, qui joue Fidel, est lui aussi impressionnant. J'avais craint que Soderbergh n'ait que coupé un long film en deux, mais en fait, pour ceux qui ont vu The Argentine, c'est un film complet en soi et parfaitement satisfaisant, si jamais vous voulez vous arrêter là.
La seconde partie, Che: Part Two (ou "Guerrilla"), raconte l'histoire beaucoup moins connue de la participation du Che à la guerrilla bolivienne après sa démission du gouvernement cubain et son retour clandestin de l'Afrique. Si Soderbergh évite complètement l'épisode congolais de Guevara, c'est que comme pour le premier film, ce second opus est lui aussi basé sur un livre d'Ernesto (El diario del Che en Bolivia)*. Ce second opus est plus sombre que le premier. Bien entendu, comme on raconte l'histoire d'une tentative révolutionnaire réprimée dans la violence et qui s'est aussi soldée par l'assassinat pur et simple de Che Guevara suite à sa capture, ce second film est beaucoup moins entraînant que le premier, qui culminait avec la victoire révolutionnaire. Aussi, comme le journal de campagne du Che se concentrait beaucoup sur les actions et avancées, combats et négociations politiques avec l'opposition, le déroulement de l'histoire est un peu plus ardu à suivre. Avec un minimum de connaissance de la Bolivie et de la politique de l'époque, on arrive toutefois à s'immerger dans l'histoire, malgré son dénouement inexorable.
Soderberg réalise ici deux films quasi documentaires tout en subtilité - avec quelques chansons mais pas de musique en arrière plan, jouant du noir et blanc et de la couleur, refusant le point de vue glorifiant allant généralement de paire avec les films biographiques, et laissant le spectateur le soin de forger son opinion sur les questions soulevées par les convictions et les actions de son sujet.
Le seul point où le cinéaste se permet d'être plus présent est dans son choix d'acteurs; une distribution de luxe, qui comprend dans des rôles secondaires Julia Ormond, Franka Potente, Matt Damon, Lou Diamond Phillips et même le québécois Marc-André Grondin (dans le rôle de l'écrivain français Régis Debray).
Ce diptyque représente un bel ajout aux documentaires historiques sur la vie d'Ernesto Guevara; et avec le film de Walter Salles sur le premier voyage du Che en Amérique Latine, l'ensemble dresse un portrait assez complet des activités du révolutionnaire en terre latino américaine.
--
* Pour ceux que la lecture des livres intéresse, quelques chapitres de chacun sont disponibles en ligne, en version anglaise.

dimanche 13 février 2011

Chercher le courant et la démocratie au Québec

Après avoir récemment visionné plusieurs excellents documentaires, sur des sujets aussi variés que les arts, les gaz de schistes ou la crise économique mondiale, je suis allé voir un documentaire québécois qui révèle au grand public des informations rien de moins que scandaleuses. Vous croyez ne pas être concerné? Avez-vous un compte chez Hydro-Québec? Alors vous êtes concerné.
C'est très simple: Si vous voulez savoir pourquoi - et au profit de qui - votre compte augmentera significativement d'ici 10 ans, voyez ce film. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la phrase qui apparaît en haut de l'affiche du film est «Si vous payez un compte d'électricité, vous devez voir ce film».
Le film en question, c'est Chercher le courant, de Nicolas Boisclair et Alexis de Gheldere.
Les deux cinéastes sont accompagnés de deux environnementalistes lors d'une descente en canot de 46 jours de la source de la rivière La Romaine, jusqu'à son embouchure. Ils veulent documenter cette rivière et son écosystème, avant la réalisation du projet hydroélectrique d'Hydro-Québec. Parallèlement à leur aventure, les cinéastes s'informent sur le projet d'Hydro-Québec. Car le projet d'harnacher la rivière La Romaine n'est pas rentable mais Hydro-Québec ira tout de même de l'avant. Le film explore les effets de ce projet sur le Québec, ses origines et les alternatives qui sont ignorées par Hydro-Québec et le gouvernement du Québec.
Le film est bien documenté, présenté clairement, avec une série de faits pertinents, et est narré par Roy Dupuis, qui est allé rejoindre l'équipe en cours de route avec un groupe concerné par l'impact environnemental du projet.
J'ai particulièrement apprécié Dupuis qui, dès le début, mentionne que ce n'est ni à lui ni aux environnementalistes de décider ce qui se fait ou ne se fait pas au Québec, mais bien aux citoyens du Québec. Par contre, pour se faire, il faut que ces citoyens soient bien informés (ce que le film contribue à faire) et qu'ils soient écoutés. Par l'historique de ce projet et des orientations prises par Hydro-Québec depuis 10 ans, le film explique en quoi on ne tient pas compte de l'opinion des citoyens dans le dossier énergétique au Québec.
Le film Chercher le courant est présenté au moins jusqu'à jeudi 17 février au Cinéma du Parc à Montréal. Je vous invite à aller le voir, ainsi qu'à visiter le site officiel du film. (Un blogue permet de suivre les aventuriers au jour le jour lors de leur expédition en 2008). Sinon, ailleurs en province, d'autres représentations sont listées sur une section spéciale du site. Suite à la présentation du film, Hydro Québec a répondu par court communiqué, qui n'est pas sans rappeler le genre de réplique suffisante et sans sources vérifiables que fournissent les entreprises privées lorsqu'elles sont acculés au pied du mur face au grand public.
La réponse des créateurs du film à cette réplique d'Hydro-Québec est à l'image de ce dernier; posée, documentée, complète et sérieuse (*). Hydro-Québec a refusé toutes les demandes d'entrevue des cinéastes lors de la préparation du film.
Sinon, les grands médias en parlent: Cyberpresse, le Devoir ont chacun un article sur la question. Chercher le courant a aussi une page sur Facebook si vous êtes plus du genre médias sociaux.
--
Après coup, on ne peut s'empêcher de faire le lien entre ce dossier et celui des gaz de schiste, avec cette implication des mêmes acteurs dans les affaires gouvernementales et le dossier énergétique du Québec (je parle d'André Caillé et de Lucien Bouchard). Pour le gouvernement actuel, on connait déjà la position du premier ministre Jean Charest sur l'importance du privé dans les priorités de l'État.
D'ailleurs, à qui profite cet entêtement d'Hydro-Québec et du gouvernement libéral dans le dossier de la Romaine, sinon aux compagnies privées qui seront les sous-traitants d'Hydro sur ces chantiers? Sans vouloir faire des liens où il n'y en a pas, est-ce vraiment un hasard, de retomber dans le cercle de la construction, et des liens entre cette industrie avec le gouvernement actuel? Une fois de plus, impossible d'ignorer les nettes préférences du premier ministre et du parti libéral du Québec envers les profits des entreprises privées au détriment de l'état, au détriment de la société québécoise, au détriment de l'environnement québécois.
On peut donc se demander quel genre de démocratie nous avons si Hydro-Québec, qui est une société d'état, adopte un comportement identique (et socialement irresponsable) à celui des grandes corporations privées. De la part du privé, on comprend que les intérêts de celles-ci les poussent à des décisions sans aucune éthique sociale, mais de la part d'une société d'état, c'est scandaleux et inacceptable.
On est donc en droit de se demander: Qui gouverne actuellement le Québec (et Hydro-Québec), si ce ne sont les représentants du peuple que sont les élus?
La devise des premiers grands projets d'Hydro après la nationalisation de l'électricité était Maîtres chez nous. Malheureusement, nous devons maintenant comprendre que ce n'est plus le cas.
Je vous laisse sur cette citation, reproduite dans un article du Devoir et partiellement reprise en introduction au film Chercher le courant:
C'est à propos du projet Grande-Baleine que Jean Charest a écrit dans son autobiographie: «Je dis souvent qu'il ne faut jamais sous-estimer la capacité des gouvernements de se tromper. S'il y a une chose qui me fait frémir, c'est quand j'entends des gens dire: "Après tout, c'est le gouvernement, ils doivent savoir ce qu'ils font". Il ne faut jamais présumer qu'ils savent ce qu'ils font.» (Cité par Michel David, "Le Rouleau Compresseur", Le Devoir, 31 août 2010).
--
(*) Je ne veux pas dévoiler le contenu du film et m'y substituer, mais j'attire votre attention sur le sérieux scientifique du projet: On ne parle pas d'un projet d'hurluberlus ici, on parle de citoyens québécois intelligents et fiers des réalisations passées d'Hydro-Québec, fiers du "Maître chez nous" de la belle époque, mais conscient du fait que des puissantes rivières à harnacher à bas coût, au Québec, il n'y en a plus et qui se questionnent sur les motivations d'Hydro-Québec et du gouvernement du Québec.

mardi 8 février 2011

Dieu et le Diable chez Patrick Senécal (2)

J'irais même jusqu'à dire que s'il y a une thématique qui
surplombe la quasi totalité des oeuvres de Patrick Senécal,
c'est bien celle des valeurs judéo-chrétiennes.
--
Introduction
Ce n'est pas à la légère que j'ai écrit ce commentaire lors de la publication de mon billet-critique sur le court roman Contre Dieu, de Patrick Senécal. En fait, c'était une idée qui me trottait dans la tête depuis un certain temps déjà, et ma lecture de Hell.com et de Contre Dieu a ramené cette idée à l'avant plan et m'a décidé à écrire le petit article qui suit (i).
Depuis 5150 Rue des Ormes, peuplé de justes et d'injustes et centré sur l'interprétation des humains de la Loi (divine) avec un grand L, jusqu'à Hell.com au sujet duquel l'auteur disait que s'il était le diable, aujourd'hui, il serait sur Internet, il est virtuellement impossible de lire Senécal sans plonger dans les valeurs judéo-chrétiennes. Et ce, même si la chose étonne de la part d'un auteur relativement jeune qui n'a pas grandi dans le Québec pré-révolution tranquille. Elle pourrait aussi étonner de la part d'un auteur fantastique, mais Senécal n'a jamais vu l'intérêt de mettre en scène l'horreur sous sa forme fantastique traditionnelle (vampires, loups-garous, etc). Les "monstres" de Senécal sont toujours humains et symbolisent, par leurs valeurs, Dieu et le Diable. «Quand je veux faire réfléchir à quelque chose, on dirait que je ne peux le faire qu’en étant réaliste» (ii).
L’auteur explore donc le monde dans des romans dominés par les valeurs judéo-chrétiennes et où l’absence de ces valeurs réfère immédiatement à des concepts reliés au Mal.

Sur le Seuil: contre le Diable
Si on regarde la surface des choses, le roman de Patrick Senécal où Dieu ou le Diable sont le plus présents est certainement Sur le Seuil. Dans ce roman - et sous l’apparence d’un roman de fantastique horrifique conventionnel - Senécal nous raconte une histoire dont le point central est le Mal avec un grand M, sa transmission et son omnipotence une fois installé chez l'humain. De plus, sous le couvert d’une version personnelle de The Omen, oeuvre qui racontait ouvertement l’avènement/retour du Diable parmi les humains, l’auteur nous ouvre les portes de sa conception du Mal et de l’Enfer. Les origines et la transmission de ce Mal nous est raconté via ceux qui ont assisté à certaines cérémonies, ou bien ceux qui ont voulu le combattre. Dans le cas précis de Sur le Seuil, ces scènes proviennent de membres du clergé, qu’ils soient chrétiens ou rebelles, et la cérémonie ultime du roman est une version personnelle d’une messe satanique à l’intérieur même d’une église. On peut difficilement demander plus religieux comme référent du Bien et du Mal. Ceci dit, en fantastique horrifique, il n’est pas rare – et c’est même le concept le plus répandu – d’utiliser des éléments religieux ou des renégats de la religion pour évoquer le Bien ou le Mal; Dieu ou le Diable. Senécal pige ici dans la grande marmite du fantastique horrifique contemporain comme bien d’autres avant lui.

Les justes et les injustes de 5150 et du Talion
«La concrétisation parfaite du combat
entre le Bien et le Mal, entre les Justes
et les Non-Justes!» (iii).
Dans 5150 Rue des Ormes, on suit les mésaventure de Yannick Bérubé, qui a est tombé par hasard sur une famille dysfonctionnelle dominée par Jacques Beaulieu, lequel séquestre Yannick suite à ses malencontreuses découvertes. Toute l’histoire de ce roman se déroule donc autour de l’affrontement entre Yannick et Jacques, vu du point de vue de la victime de cette séquestration. Au fil du roman, on assiste toutefois à des éclaircissements sur la situation et sur le dilemme devant lequel Jacques est placé. Beaulieu a une très haute opinion de ses actes et se défini comme un juste ultime, quelqu’un qui s’est donné comme mission d’appliquer une sorte de justice divine, face à tous les non-justes qui sévissent. Sévir contre Yannick serait injuste, mais le libérer signifierait la fin de sa mission (divine). D’où le dilemme.
«Heureux ceux qui ont faim et soif
de la justice, car ils seront rassasiés!» (iv)
Si les références chrétiennes directes sont réservées au personnage secondaire de la femme de Jacques, Maude, dans son délire religieux, on ne peut pas ignorer l’influence chrétienne dans les concepts de justice (punir le Mal) et d’injustice (faire le mal) qui caractérisent la motivation de Jacques.
Avec le titre du roman suivant, Les sept jours du Talion, Senécal endosse directement une référence biblique célèbre; le thème de la vengeance, la Loi du Talion; œil pour œil dent pour dent...
«Vous croyez que ce genre d'actions est une solution?
Bruno se tourna vers la journaliste, la dévisagea un
moment puis répondit avec nonchalance:
- Non» (v).
«Vous avez appris qu’il a été dit: œil pour œil,
et dent pour dent. Mais moi, je vous dis de ne
pas résister au méchant. Si quelqu’un te
 frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l’autre» (vi).
Tout le roman est donc une réflexion sur cette référence judéo-chrétienne. Le roman raconte l’histoire d’un homme qui, après le viol et le meurtre de sa fillette, décide de prendre la justice en main. Il enlève le coupable de ce crime horrible et le séquestre dans le but de le torturer.
«Si Dieu existe, effectivement il est
neutre. Mais cette neutralité-là
peut être très révoltante et ça vient
ébranler nos paramètres relatifs
au bien et au mal» (vii).
Mais outre la réflexion sur la vengeance, on note un effet miroir intéressant de ce roman avec 5150 Rue des ormes. En effet, Le Talion raconte en quelque sorte l’histoire de Bruno Hamel qui tient Anthony Lemaire séquestré avec pour but de punir ce "non-juste". Autrement dit, mis à part les considérations morales, nous avons ici un roman qui raconte une histoire similaire à 5150 rue des Ormes, mais du point de vue du séquestreur plutôt que de celui du séquestré. (Et bien que les films adaptés de ces deux romans soient sortis à quelques mois d'intervalle, personne ne semble avoir fait ce lien non plus au cinéma).
Le déroulement et la finale du Talion montrent une évolution de l’ancien testament (le talion) au nouveau testament (le pardon), avec une morale qui indique que l’application de la lettre de la Loi du Talion ne mène pas à la rédemption.
«Pardonne-nous nos offenses, comme nous 
pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés» (viii).

Les riches et les pervers du Vide et de Hell.com
«C’est un suspense, un thriller, mais en
 même temps,  j’avais le goût de me
défouler sur un phénomène qui se
déroule en ce moment, qui est la
téléréalité. Mais ça me sert à moi à
 parler du vide existentiel» (ix).
«Gardez-vous des faux prophètes. Ils
viennent  à vous en vêtements de
brebis, mais  au dedans ce sont
des loups ravisseurs» (x).
Dans Le Vide, Patrick Senécal raconte plusieurs histoires parallèles, mais essentiellement, le pivot central du roman repose sur Maxime Lavoie, le milliardaire héritier de l’empire familial érigé sur des entreprises. Dans ce roman qui dénonce les effets pervers de la télé-réalité et l’influence du pouvoir pour le pouvoir sur l’esprit humain, le romancier ne peut se détacher des valeurs judéo-chrétiennes rattachées à l’image du Bien et du Mal. Par exemple, on notera que la corruption de l’esprit et des actes vient d’abord de l’argent et du pouvoir. Ici, il s'agit surtout d'un trait culturel-religieux québécois, trait qui est présent dans un grand pan de notre littérature de la première moitié du 20e siècle, que de trouver l'argent suspect, de s'en méfier, et de l'associer au malin; Un homme et son péché est l'illustration parfaite de ce fait. Mais trait culturel ou non, il reste inspiré de valeurs judéo-chrétiennes. On peut aussi remarquer que le "vide existentiel" auquel fait référence l'auteur fait écho à l'absence de croyance, et que l'argent/pouvoir rappelle le veau d'or de l'Exode.
«Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, où la teigne et la
rouille détruisent, et où les  voleurs percent et dérobent; mais
amassez-vous des trésors dans le ciel, où la teigne et la rouille
 ne détruisent point, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent.
 Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur» (xi).
On notera également que les actes répréhensibles ou pervers sont d’abord des actes sexuels et des perversions sexuelles diverses. Le roman entier est basé sur une scène horrible entièrement ancrée dans de telles perversions sexuelles. Le Vide raconte essentiellement la descente aux enfers de ces usagers du Mal, les dommages collatéraux qu’ils causent et pointe carrément le doigt vers l’absence de Dieu (ou de force supérieure déterminante du Bien) ou bien le silence de ce dernier. On notera également que si le riche détenant le pouvoir ne peut avoir l'âme sereine - malgré ses tentatives de vouloir faire le bien via son entreprise, Lavoie se voit entraîné vers le Mal – l' intellectuel n'est pas épargnés pour autant, comme l’illustre bien le psychologue qui donne d’abord un sens à sa vie grâce à des perversions sexuelles avant lui aussi de plonger dans le Mal.
«Ne nous laissez pas succomber à la tentation» (xii).
Comme Les sept jours du Talion répondait à 5150 Rue des Ormes, l’auteur applique également un effet de continuité de l’exploration d’un thème (du vide existentiel) avec son roman suivant: Hell.com. Ici encore, nous suivons l’histoire d’un milliardaire héritier de l’empire familial érigé sur des entreprises, et sa descente aux Enfers. Daniel Saul remplace donc Maxime Lavoie dans cette nouvelle exploration de l’enfer. Dans Hell.com, comme dans Le Vide, le Mal avec un grand M vient d’abord du pouvoir et ce pouvoir, dans notre monde, vient de l’argent et la richesse.
«Je voulais aussi montrer à quoi pourrait ressembler
 le Mal organisé, organisé par des gens qui
 comprennent qu'il y a de l'argent à faire avec le vice» (xiii).
Ce "vice", qui renvoie immédiatement à des penchants ou habitudes reprouvées par la morale religieuse, est une fois de plus représenté initialement par des actes sexuels inhabituels et des perversions sexuelles diverses.
«Mais moi, je vous dis que quiconque regarde 
une femme pour la convoiter a déjà commis
 un adultère avec elle dans son cœur» (xiv).
Aussi, il y a deux parallèles religieux assez évident dans le personnage de Daniel Saul. Le premier est Jésus, qui, selon la littérature chrétienne, accompli sa destinée après un chemin de croix souffrant. Il en va de même avec Saul dans Hell.com. Et les références à cet effet ne manquent pas dans le roman: «Tandis que les ténèbres l'envahissent, il songe confusément qu'il s'agit là de sa seconde chute» (xv) Puis, «Daniel est traversé par une pensée aussi absurde qu'incongrue: ... je tombe pour la troisième fois...» (xv).
Le second parallèle vient de son nom, qui est révélateur. Loin d’être un anodin patronyme répandu au Québec, Saul est le nom original de Paul de Tarse (Saint-Paul), personnage d’une importance majeure dans le nouveau testament et dans l’évolution de l’église chrétienne. Il est aussi intéressant de noter que l’histoire de Daniel Saul, sa descente vers les bas fonds et son chemin de croix/chemin de Damas rédempteur, n’est pas sans rappeler la destinée de Saint-Paul, qui, après avoir été envoyé à Damas pour persécuter les chrétiens, rencontre le Christ et se converti; un retournement de conviction qui lui donne l'accès au ciel, à Dieu. On notera que la conclusion rédemptrice de Hell.com trouve son apogée dans un épilogue où Daniel est - symboliquement - devenu Dieu.
«Mais délivrez-nous du mal. Amen» (xvi).

Conclusion: Contre Dieu - et pour Malphas? (xviii).
«Je peux comprendre que, quand tu as tout fait pour être quelqu'un de
bien et que tout ça t'est enlevé pour rien, la colère et la révolte sont
tout à fait admissibles. Même si, au bout du compte, c'est une réaction
qui ne mène à rien» (xviii).
Avec le très court roman Contre Dieu, l’auteur aborde plus ouvertement la thématique explorée dans Le Vide et Hell.com. L’absence de Dieu – ou la conviction qu’il n’existe pas – est suffisante pour que l’humain se tourne vers le Mal, vers le Diable. Dans le cas de ce roman, combattre le Bien (Dieu) en faisant le Mal devient la motivation principale du protagoniste.
Ainsi, avec ces six romans, Senécal semble démontrer que la conviction que Dieu n’existe pas est suffisante pour se tourner vers le Mal. Comme le dit un protagoniste du Vide: «Il faut souffrir pour comprendre... il faut se rendre compte que rien n'a de sens» (xix).
Les protagonistes de 5150 ou du Talion justifient essentiellement leurs actes selon des concepts de justices judéo-chrétiens. Ceux du Vide, de Hell et de Contre Dieu se tournent directement vers le Mal dès la conviction de l’existence de Dieu disparue.
Chacun à sa manière, les protagonistes de Senécal sont tous croyants car lorsqu'ils perdent leur confiance en Dieu et que leurs repères religieux tombent, cette nouvelle "absence de sens" de la vie justifie alors de se tourner vers le Mal. Comme aucun n'a le réflexe de se tourner vers le Bien, malgré l'absence de sens, le lecteur est forcé de croire que seul Dieu peut apporter un sens au Bien, dans ces six romans. Le Bien pour le bien, sans avoir à être endossé par des motivations religieuses et des croyances en l'Être supérieur, ne semble donc jamais une avenue dans les romans de Senécal.

Références
1. Les quatre romans suivants sont cités à parti de leur édition en format de poche parue aux Éditions Alire.
- 5150 Rue des Ormes, 2001
- Les sept jours du Talion, 2002
- Le Vide (en deux volume, Vivre au Max et Flambeaux), 2008
- Hell.com, 2009
2. Le roman Sur le Seuil a été publié par les Éditions Alire, en 1998.
3. Le roman Contre Dieu a été publiée aux Éditions Coup de tête, en 2010.

Notes
(i) Le lecteur notera que cet article ne porte aucun jugement critique littéraire des romans cités ou de l'oeuvre de Patrick Senécal. L'auteur explore seulement une facette de l'oeuvre de Senécal via ses observations sur six romans choisis.
(ii) P. Senécal, en entrevue avec Steve Laflamme, Alibis #25.
(iii) 5150 Rue des Ormes, p. 220.
(iv) Évangile de Mathieu, chapitre 5, verset 6.
(v) Les sept jours du Talion, p.333.
(vi) Évangile de Mathieu, chapitre 5, versets 38 et 39.
(vii) P. Senécal, en entrevue avec Nora Merola, MSN Divertissment.
(viii) Notre-Père, version française la plus courante, telle que récitée par l'église catholique romaine.
(ix) P.Senécal, en entrevue avec MC Delisle, sur C'est ma vie... je n'y peux rien!
(x) Évangile de Mathieu, chapitre 7, verset 15.
(xi) Évangile de Mathieu, chapitre 6, versets 19-21.
(xii) Notre-Père, version française la plus courante, telle que récitée par l'église catholique romaine.
(xiii) P. Senécal, en entrevue avec Josée Boudreau, Brins d'éternité #25.
(xiv) Évangile de Mathieu, chapitre 5, verset 28.
(xv) Hell.com, p.464 et p.498.
(xvi) Notre-Père, version française la plus courante, telle que récitée par l'église catholique romaine.
(xvii) Le prochain roman annoncé de Patrick Senécal sera le premier de sa série intitulée "Malphas". À moins qu'il ne s'agisse d'un hasard, Malphas est le nom d'un démon bien connu des amateurs de magie rituelle et d'évocation démoniaque.
(xviii) P.Senécal, en entrevue avec Nora Merola, MSN Divertissment.
(xix) Le Vide - Flambeaux, p. 99.
--

dimanche 6 février 2011

Comment capter par hasard une télédiffusion de 1987

Ce qui suit est à classer dans vos dossiers de choses bizarres qui arrivent dans la vie.
Vendredi soir, je préparais à écouter un truc sur DVD sur mon ordinateur - un Mac iBook G4 vieux de 6 ans. J'ai inséré par erreur le mauvais DVD dans mon lecteur, alors j'ai immédiatement appuyé sur la touche d'éjection et le DVD est ressorti. Je l'ai ramassé et me suis retourner vers le boitier pour prendre le bon disque. À ma grande surprise, au moment où j'avais la main sur le DVD dans le boitier, mon ordinateur est passé en mode projection plein écran et s'est mis à diffuser un film.
Étonné, je me suis d'abord demandé de quel film il s'agissait. La projection était de mauvaise qualité et il s'agissait visiblement d'un film américain, plutôt mal postsynchronisé en français. Je n'ai pas reconnu le film, mais c'était visiblement un film d'action médiéval. Passé ces premières considérations, je me suis interrogé plus à fond sur la cause de cette diffusion spontanée. En effet, il n'y avait aucun DVD dans mon lecteur, et jamais je n'ai utilisé cet ordinateur pour télécharger des films. De plus, jamais de ma vie je n'avais vu le film médiéval en question, ni ne savait de quel film il s'agissait exactement.
Je n'osais pas toucher à l'ordinateur, convaincu que le phénomène cesserait au premier contact. Je voulais que ça continue, car je voulais élucider ce mystère. J'ai allumé la télé, et jeté un oeil aux quelques postes que je capte (sans cable), pour voir si un de ces postes ne diffusait pas le même film; j'avais du mal à imaginer comment mon ordinateur captait soudainement les ondes télé - et comment il les interprétait pour me projeter le film en plein écran - mais ça me semblait une explication plus facile à avaler que l'idée que mon iBook s'était soudainement mis à diffuser un vieux film sans aucune raison.
J'ai déjà utilisé mon iBook pour visionner des émission sur tou.tv, mais je n'avais pas ouvert mon fureteur ni n'avais jamais entendu parler de la diffusion de vieux films américains postsynchronisés sur tou.tv. À un moment, j'ai décidé de sortir mon appareil photo pour immortaliser-documenter le phénomène. Puis, à ma grande surprise, un numéro de téléphone est apparu au bas de l'écran avec la mention: "Abonnez-vous".
Abonnez-vous? Mais à quoi? Un nouveau service de diffusion spontanée de vieux films sur mon ordi? J'ai noté que le numéro de téléphone apparaissait à même la projection, et non pas comme un sur-titre ajouté numériquement. Le numéro affiché, comme le reste de la projection, était d'assez mauvaise qualité visuelle et semblait lui aussi dater des années 80.
En regardant le film, toujours intrigué, et sans toucher à mon ordinateur, j'ai cru reconnaître l'acteur Rutger Hauer, qui est un peu devenu une vedette de films d'actions dans les années 80 après son rôle de réplicant dans Blade Runner. Je prenais des notes, mentalement, pour éventuellement identifier le film par la suite.
Le mystère était complet, mais le film, lui, continuait à se dérouler sous mes yeux. Inexplicablement.
Au moment où j'avais virtuellement éliminer toutes les possibilités raisonnables qui m'étaient venues en tête pour comprendre le phénomène, l'image s'est figé, le film avait l'air sur "pause" l'affaire de deux secondes, puis un écran bleu avec un petit carré intitulé "EMPTY TITLE" remplit l'écran.
Uh?
Puis, l'ensemble s'éclaira tout à coup.
--
L'écran bleu et le carré "EMPTY TITLE" me fournissait la solution car j'avais déjà vu de tels carrés. Ils sont issus d'une machine vidéo que ma mère a acquise et qui permet la lecture de VHS et leur transfert sur DVD. Chaque carré représente un chapitre du DVD gravé, lesquels chapitres sont généralement issus des cassettes ainsi archivées. EMPTY TITLE était en fait le résidu d'un DVD: ce qui restait comme espace une fois gravés les chapitres enregistrés sur ce DVD.
Un clic de souris sur la flèche au-dessus du carré m'amena dans l'écran précédent, où trois carrés m'ont permis d'identifier le DVD en question.
Toute l'affaire découle donc d'une suite assez incroyable d'actions posées les unes après les autres - dont la première remonte à 1987 -, sans lien entre elles, mais qui composent la seule combinaison de ces actions qui pouvaient mener à cette projection spontanée. Je m'explique, en débutant par la première action me concernant:
1. Il y a quelques années, j'avais opéré un transfert VHS vers DVD pour mon ami Denis avec la machine de ma mère; des petits films familiaux, les enfants qui chantent et s'amusent, ce genre de choses.
2. Il y a quelques mois, j'ai procédé à des copies d'archives de ces DVD pour lui. L'opération consiste à créer une image-disque (un fichier .dmg sur OS X) qui devient l'équivalent virtuel du DVD et que l'on peut donc conserver sur un disque dur externe en guise de copie de sauvegarde. Ces fichiers .dmg peuvent être gravés à nouveau sur un DVD vierge et créer ainsi une nouvelle copie lisible par n'importe quel lecteur DVD. Or, ces .dmg peuvent également être "montés" sur le bureau d'un Mac opérant sous OS X, et une fois montés, ils peuvent être lus par l'application de Lecteur DVD.
3. Vendredi soir, après une fausse maneouvre, la copie .dmg d'un des DVD de Denis a été montée par un malencontreux clic de souris, sans même que je ne m'en rende compte.
4. Lorsque j'ai inséré le DVD que je voulais lire, mais que je me suis rendu compte que j'avais sélectionné le mauvais DVD, j'ai éjecté le disque, mais l'application Lecteur DVD de OS X s'était déjà mise en marche. Ne trouvant pas de disque dans le lecteur, l'application a démarré avec le disque virtuel monté sur le bureau; celui des petits films transférés de Denis.
Ici, trois précisions sont nécessaires à la compréhension de la suite.
Un. La cassette VHS sur laquelle Denis avait originalement transféré les films familiaux avait déjà servi, entre autres à enregistrer des films en promotion à la télé payante, en 1987, d'où l'indication "Abonnez-vous" pendant le film. Deux. Les films familiaux ne prenant pas toute la durée de la cassette, il restait donc environ 40 minutes de ruban qui contenait le film et n'avait jamais été "écrasé". Ayant transféré l'ensemble vers un DVD sans en faire une écoute attentive, je n'avais jamais remarqué que ce vieux film avait aussi été copié en partie sur le DVD. Trois. Quand un DVD a déjà été lu sur mon ordinateur, l'application Lecteur DVD est configurée pour redémarrer là où la lecture s'est arrêtée la dernière fois.
5. Ainsi, en reconnaissant le DVD (virtuel) - dont j'avais lu l'original il y a quelques années pour en vérifier le transfert - l'application a démarré la projection là où je m'étais arrêté, c'est-à-dire après les films familiaux, donc là où on tombait sur le résidu du film enregistré auparavant sur cette cassette.
--
Voilà donc comment un film tourné en 1985, et diffusé à la télé payante en 1987, s'est retrouvé à jouer sur mon ordinateur, après avoir transité par une cassette VHS, un DVD et une image-disque virtuelle. Et tout ça totalement par hasard.
--
Pour les curieux, j'ai retracé le film en question. Il s'agit de Flesh+Blood, de Paul Verhoeven, avec Rutger Hauer et une jeune et méconnaissable (dans mon extrait) Jennifer Jason Leigh, dans le rôle d'une nonne qui se fait blesser par un soldat. Coté 6,7 sur IMDb, le film n'avait pas l'air terrible en version semi-floue VHS postsynchronisée.
--

vendredi 4 février 2011

Oscars 2011: La crise, la guerre, l'art urbain ou les gaz de schiste?

Il est plutôt rare d'avoir l'occasion de voir les films en nomination dans la catégorie meilleur documentaire avant un gala des Oscars. Cette année, pourtant, j'ai réussi à en voir 4 sur 5. Voici donc ce que je pense de chacun de ces quatre excellents films.
Gasland
Voici un film à petit budget, réalisé par Josh Fox sur une initiative personnelle et sans équipement spécialisé. Le jour où Fox reçoit une lettre d'une compagnie d'exploitation de gaz de schiste lui offrant de "louer" son terrain avec un bonus de signature de 100 000 $, l'homme s'interroge sur cette offre et cette industrie. Il entreprend donc un périple avec sa caméra un peu partout aux États-Unis pour voir ce que réalise l'industrie, et constater les impacts sur la population, les terres et l'environnement. Voilà un documentaire choc, dont l'impact est immédiat. Tous les néolibéraux de droite qui militent aveuglément pour l'octroi de permis d'exploitation de gaz de schiste devrait obligatoirement voir ce film. Bien documenté et informatif, Gasland s'attarde un peu plus aux impacts directs sur la vie des gens: Champs de citernes, paysages dévastés, contamination de la nappe phréatique, fuites innombrables, inflammabilité de l 'eau potable et de l'air ambiant(!), la liste est longue et inquiétante. Les gens qui en souffrent directement (maladies diverses) l'est aussi. L'autre côté de la médaille (l'industrie) a refusé de collaborer, à quelques exceptions près; quelque politicien local qui répète les arguments fallacieux de l'industrie: aucune source d'énergie n'est parfaite, on veut réduire notre dépendance au pétrole, etc. Un représentant au congrès (ou un sénateur, je n'ai pas noté sur le coup), mentionne même - dans un moment quasi surréaliste - qu'il est pour cette industrie pour éviter de devoir dépendre des pays producteurs de pétroles et donc, du terrorisme! La célèbre prise où on voit l'eau du robinet s'enflammer n'est pas une exception parmi les scènes révélatrices de Gasland. Évidemment, avec le débat sur l'exploration de cette filière gazière au Québec, ce documentaire devient un must pour tout citoyen d'ici qui veut avoir de l'information - puisque ce qui sort de nos ministères provient directement de l'industrie en question. On devrait expédier une copie de ce DVD à Lucien le Lucide, question de voir jusqu'où peut aller sa lucidité.
Exit through the gift shop
Voilà bien le documentaire le plus déjanté de cette courte liste de nominations à l'Oscar. L'origine de ce film est complexe et hilarante; Thierry Guetta est un français qui habite Los Angeles et qui tient une petite boutique de vêtements. Il a une obsession: filmer. Armé d'une petite caméra vidéo (à cassette), il filme tout et toujours; sa vie, ses enfants, ses activités; les objets de son quotidien, il filme tout, accumule les cassettes et passe à la suivante sans jamais les regarder. Il documente (ou le croit-il). Jusqu'au jour où il s'amuse à filmer un street artist (ou artiste urbain), qui applique des portraits au stencil un peu partout en ville. Thierry devient fasciné par cet art qu'il filme sans cesse, parfois jour et nuit. Jusqu'au jour où il est mis en contact avec Banksy, l'artiste urbain britannique de renom (et anonyme) le plus célèbre de son époque. Devant le désastreux résultat du documentaire sur l'art urbain monté par Thierry, Banksy ramasse les cassettes pour monter le film autrement. Pendant ce temps, Thierry, de retour à L.A., s'adonne lui-même à l'art urbain et atteint, sous le pseudonyme de Mr. Brainwash, le statut d'artiste de renommée mondiale en quelques semaines. Banksy décide alors le documentaire sur lui-même ne vaut pas la peine d'être monté; ce qu'il faut faire, c'est monter le film pour en faire un documentaire sur Thierry/Mr.Brainwash. Le résultat est Exit through the gift shop, un film hilarant sur un personnage déconnecté de la réalité, qui vit ses passions et ses obsessions avec aucune limite.
Le regard sur l'art urbain et sur Banksy lui-même est également intéressant. L'artiste a réussi à la fois à documenter cet art, à raconter l'histoire de son ami, et à signer un film, lui qui n'a jamais révélé sa véritable identité.
Restrepo
Documentaire sur la guerre, Restrepo nous fait accompagner un peloton américain basé en Afghanistan, pendant un peu plus d'un an, dans une des plus dangereuse vallée du pays, qui est d'une importance stratégique majeure. Le film met d'abord l'emphase sur les militaires, leur point de vue et leur progression dans cette mission de 15 mois. Les images sont percutantes, et permettent (pour la première fois?) d'assister véritablement à ce qui se passe là-bas à l'extérieur des cordons habituels réservés aux médias d'information. Cette incursion dans la vie privée des soldats permet d'avoir une meilleure idée de leurs conditions de travail, et de l'évolution de cette mission en Afghanistan. Le résultat est à mi-chemin entre le respect pour l'homme d'armée et l'illustration imparfaite de l'absurdité de la guerre. Le film développe les sympathies envers les soldats présents et leurs relations interpersonnelles, sa réflexion est donc influencée par ces témoignages de première main et les images de combats, de réjouissance, de détresse et de mort. L'illustration de l'absurdité est indirecte; mais en voyant ce qui se passe là-bas, l'absurdité de la situation ne peut que se révéler au spectateur. Par exemple, ce ne sont pas des diplomates qui rencontrent les conseils de sages des villes et villages, mais des soldats qui tentent de leur expliquer/imposer bien sommairement nos idées et notre point de vue. Restrepo est donc (involontairement) profondément déprimant dans sa conclusion et son regard sur la guerre. Mais le film a la grand mérite de montrer que tout n'est pas noir et blanc; les gens des villages de cette vallée dominée par les Talibans n'aiment ni ne supportent les Talibans, même s'ils n'aiment ni ne supportent pleinement les soldats non plus. Comme bien des gens sur la planète, il font ce qu'ils peuvent pour s'en sortir pendant que les forces en présence s'affrontent et se disputent leur allégeance.
Inside Job
J'avais mentionné dans un billet précédent que j'avais raté Inside Job au cinéma. Le cinéma du Parc m'a récemment permis de me reprendre, juste à temps avant les Oscars (car le DVD ne sort qu'en mars).
Inside Job est un film fascinant et d'une ambition incroyable: vous raconter et vous expliquer comment, pourquoi, et à cause de qui est arrivée la crise économique mondiale qui ravage la planète depuis 2008. Le documentaire est superbement filmé, documenté avec sérieux, monté avec soin et narré comme un suspense. Le réalisateur Charles Ferguson montre avec méthode les causes qui ont précipitées cette crise, qui en était responsable, comment les choses ont évoluées, l'ensemble documenté depuis le milieu des années 70. Inside Job fait sa démonstration de manière aussi simple que 1+1=2 et il faut saluer son approche systématique, qui ouvre la porte à des spécialistes d'un peu partout au monde, ainsi qu'à des acteurs qui ont joué un rôle de premier plan dans la crise. Les quelques personnes importantes qui n'apparaissent pas dans le film sont identifiées avec la mention qu'on ne les voit pas car ils ont refusé de participer. Cet excellent film devrait être projeté au Parlement de Québec comme à celui d'Ottawa; nos représentants y verraient peut-être à quel point tout cela aurait pu être évité et pourquoi les citoyens sont cyniques envers les politiciens. Évidemment, même si les causes et les responsables sont bien identifiés (ultimement, les politiques néolibérales favorisant le privé, les nantis et la déréglementation du milieu financier), ces mêmes tenants de la droite économique continuent de nier l'évidence et de promouvoir leur point de vue; c'est l'aspect pathétique révélé dans Inside Job. Mais ça en est également l'aspect le plus inquiétant, puisqu'aucun de ces responsables n'a eu à faire face à ses responsabilités, et ces représentants sont toujours en place et collés au pouvoir politique américain. Ce film fait aussi réaliser à quel point cette mentalité, dangereuse pour l'ensemble du monde au profit d'une poignée, représente désormais la voix quasi unique des grandes universités, des grands gouvernements et des grandes industries. Ce n'est donc pas étonnant qu'elle domine également à Ottawa et Québec, où nos propres dirigeants continuent d'appliquer ces politiques la tête baissée (dans le sable?). Inside Job fait donc le regroupement et le recoupement idéal des informations et avenues que j'avais explorées avec les films et émissions télé sur la crise et dont j'avais parlé dans mon billet précédent.
Waste Land
Une note en terminant, sur le 5e film en nomination aux Oscars. Il s'agit de Waste Land, un film sur l'art urbain, tourné dans un dépotoir du Brésil, qui explore la transformation humaine. Il est qui est sorti en festival (d'abord Vancouver, puis Montréal), et a été distribué de manière limitée depuis novembre. Je n'ai pas eu l'occasion de le voir, et sa sortie DVD n'est pas annoncée avant les Oscars.
--

jeudi 3 février 2011

Brins d'éternité

Un petit billet pour vous parler d'un des meilleurs fanzines actuels du milieu de la SFFQ. Bien qu'éloigné du milieu depuis une décennie, je regarde toujours avec une certaine tendresse mêlée de nostalgie comment évoluent les jeunes auteurs et le fandom dont ils constituent la relève et souvent, les éléments les plus énergiques. Je profite donc de mon passage au lancement du plus récent numéro de Brins d'éternité pour vous parler de ce fanzine.
Ce 28e numéro est d'abord un superbe objet. Format pratique, couverture couleur splendide, reliure à dos carré, Brins d'éternité a de véritables allures de revue professionnelle. De l'époque où je collaborais à Temps Tôt (le meilleur fanzine de son époque), produire un tel objet relevait du rêve. Avec les outils accessibles aujourd'hui, ce rêve est une réalité, et Brins d'éternité occupe désormais avec panache la niche écologique littéraire qu'occupait Temps Tôt dans les années 90.
Dans le cas de cet opus, quand on regarde le sommaire, on pense également à ce que l'on retrouve en revue professionnelle; Les nouvelles Claude Bolduc et Jean-Pierre Laigle et les critiques d'Ariane Gélinas nous renvoient immédiatement au dernier Solaris, dont j'ai justement parlé la semaine dernière. Pourtant, en y regardant de plus près, on constate que Brins est définitivement un fanzine, et qui semble bien remplir son rôle de tremplin (on aperçoit le nom de plusieurs jeunes auteurs - dont certains en sont à leur premier texte publié), avec tous les avantages et inconvénients que ça comporte. L'ensemble des fictions est d'un niveau moins abouti que ce qu'offrent les revues pros (la plupart des textes SF sont trop ambitieux pour ce qu'ils livrent), mais il se dégage des histoires de ce numéro une énergie certaine, une impatience de publier qui fait plaisir à voir (et à lire), et qui me rappelle également mes débuts comme auteur. Mis à part la très amusante (bien qu'anecdotique) nouvelle de Bolduc, Home, sweet home, la nouvelle qui se détache de ce numéro est Confidences, de Pat Isabelle, qui a comme principal défaut d'être beaucoup trop courte. J'en redemandais, moi, des confidences de ce robot bien particulier!
Parmi les anciens numéros de Brins d'éternité, j'attire votre attention sur le numéro 25. Une fois encore, la couverture est magnifique. Côté contenu, la nouvelle de Dave Côté, Mon père est plus fort que le tien, n'est peut-être pas aussi étonnante que celle publiée récemment dans Solaris, mais elle vaut le détour par son côté original assumé. Le numéro propose aussi une petite entrevue avec Patrick Senécal (par Josée Boudreau), ainsi qu'un article sur Le refus du deuil, dans Simetierre de Stephen King (par Pierre-Alexandre Bonin). L'article est un peu trop académique pour mes goûts, mais n'est pas inintéressant pour autant.
Sinon, côté articles dans Brins d'éternité, je me permets de revenir sur le plus récent numéro 28, qui propose un article d'une drôlerie involontaire absolument délicieuse. En effet, dans Ma SF est-elle de la Science-fiction?, l'auteur Jean-Pierre April s'auto-analyse, sur un ton suffisant aux limites de la condescendance, dans un texte qui sent le règlement de compte et où il se permet même avec une prétention non camouflée de s'auto-adjectiviser ("C'est trop aprilistique"). Un incroyable bijou de délire plein d'humour involontaire.
D'autres informations ainsi que le sommaire des anciens numéros sont disponibles sur le site de la revue.
Et si vous aimez ce genre de revues et fanzines, je vous suggère de lire le petit survol qu'a préparé récemment ma collègue blogueuse Ariane Gélinas sur les revues et fanzines qui traitent de genres.
--