dimanche 27 janvier 2008

Pourquoi j'ai acheté du Havana Club et n'achèterai pas de Bacardi

Parmi les produits les plus renommés de Cuba, on retrouve le rhum. Le rhum est un alcool de canne à sucre, tiré de la fermentation de la mélasse, puis de sa distillation et filtration. C'est, lorsque bien préparé, un alcool d'une aussi bonne qualité que les meilleurs cognacs (ceci étant un avis personnel), puisque le processus (à double distillation) est similaire, et que le résultat peut donner un rhum dont la dégustation rappelle les bons cognacs.
Au museo del ron, à Santiago, on dit même que le rhum est un cognac de canne à sucre et que le cognac est un rhum de raisin...
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On peut trouver au Canada des rhums d'un peu partout dans les Caraïbes, y compris de Cuba.
J'ai malgré tout décidé de rapporter une bonne bouteille de rhum cubain pour deux raisons. La première, c'est évidemment que la bouteille, même payée en pesos convertibles, revient à peu près au tiers du prix de la SAQ au Québec. La seconde est strictement romantique; ce rhum sera meilleur puisque je sais que je l'ai acheté et rapporté moi-même. Psychologiquement, l'absence d'étiquette d'importation lui donne une saveur... unique.
Une fois la décision de rapporter une bonne bouteille prise, reste à savoir quel rhum rapporter. Pour ma part, j'ai opté pour un Havana Club ambré vieilli 7 ans en fût de chêne.
Je ne savais pas en effectuant cet achat, que je posais un geste politique qui dépasse le simple achat d'un produit cubain.
Pour votre information, si vous désirez en faire l'expérience, la SAQ vous l'offre, mais sans le souvenir de la petite tienda où vous l'auriez payé en pesos, ni les odeurs de la calle Aguilera de Santiago où est située cette tienda.
La SAQ offre également plusieurs marques de rhum... D'autres Havana Club sont disponibles, ainsi que des Bacardi, une marque célèbre, qui a pris ses racines à Cuba, justement.
Mais après ma visite à Cuba, je n'achèterai pas de Bacardi. Et attention, même si vous pouvez trouver un rhum Havana Club aux États-Unis, il ne s'agit pas du tout d'un rhum cubain (l'embargo), mais plutôt d'un rhum Bacardi...
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L'empire Bacardi a été fondé par un immigrant espagnol installé à Cuba, qui a décidé de rafiner le processus de fermentation et distillation de la mélasse de canne à sucre. Le résultat a donné un rhum aussi fin que des bons cognacs, et la production de cet excellente eau-de-vie allait se répandre dans plusieurs pays des Caraïbes. La famille Bacardi s'est ensuite mêlé de politique à Cuba, particulièrement pendant la guerre d'indépendance, militant pour Cuba contre l'Espagne, avec l'appui des États-Unis. Financièrement parlant, c'était la décision logique, puisque les producteurs cubains devaient alors verser de fortes redevances à l'Espagne, alors qu'après l'indépendance, c'était bien plus payant.
La fierté cubaine de l'empire Bacardi ne s'étendait pas à ses propres employés ou ses concitoyens, toutefois. Sous les divers régimes supportés par les américains, Cuba était un peu le bordel des Amériques, et le rhum allait faire la fortune de la famille Bacardi, puisque la main d'oeuvre était fort bon marché.
Entre en scène Fidel Castro et ses révolutionnaires. Après la victoire, dans le but de redistribuer la richesse à tous les cubains, le nouveau gouvernement nationalise les plantations et les usines, dont la distillerie de Bacardi à Santiago. Refusant un accord de partenariat et une somme compensattoire, Bacardi quitte Cuba et s'installe aux Bahamas, où abonde la canne à sucre... et la main d'oeuvre bon marché. Bacardi produit depuis divers rhum dans la région et commercialise un Havana Club aux USA.... alors que la marque originale est distribuée par un partenariat cubano-français.
Après son déménagement, l'empire Bacardi allait financer divers mouvements contre-révolutionnaires, dont l'attaque de la Baie des cochons, et a contribuer à la fondation de groupes d'extrême droite américains militant pour un renversement du gouvernement Castro.
En 1996, alors que le gouvernement américain passait une loi (appelé Helms-Burton act pendant son élaboration, désormais appelée "Libertad", hum) pour renforcer l'embargo contre Cuba, on raconte que le groupe Bacardi militait tellement pour passer cette loi, qu'on l'appelait en coulisse le Helms-Bacardi Act. (Bacardi a nié toute implication dans ces divers actes, bien sûr, alors prenez mon commentaire comme un éditorial).
Pourquoi s'impliquent-ils de la sorte? La loi en question stipule entre autres choses, que le régime cubain devrait remettre tous les avoirs nationalisés à leurs propriétaires américains originaux...
Notez que ces informations ne proviennent pas de Cuba, mais d'un livre sur l'empire Bacardi et d'autres sources sur Internet dont un article publié suite à l'implication d'une des Spice Girls (!) dans le conflit (un article reproduit ici.). Ce livre va d'ailleurs très loin, liant la famille Bacardi à des attaques terroristes sur Cuba, le financement des contristes ayant mené la guerre civile au Nicaragua et traite des liens de la famille avec la CIA... et l'administration Bush.
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Dans un élan d'honnêteté qui étonne de la part d'un régime que l'on qualifie de "totalitaire", à Cuba, on honnore plutôt la famille Bacardi d'avant la révolution pour ses réalisations, et le musée des beaux arts fondé par Emilio Bacardi Moreau porte toujours son nom à Santiago.
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Dans ses publicités, Bacardi continue d'exploiter ses racines cubaines, en entourant ses produits de l'ambiance du quartier latin de Santiago, même s'ils n'y ont produit aucun rhum depuis près de 50 ans. Et on utilise toujours le nom de Havana Club puisque Bacardi a réussi à faire casser en territoire américain le copyright déposé par le distributeur français sur ce nom!
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Bref, le système politique cubain actuel est loin d'être parfait, mais comme je suis totalement contre l'embargo et la loi Helms-Burton, je ne financerai pas Bacardi en achetant leur rhum et ferai de ma consomation future un geste politique. Voilà.
Et je dégusterai le Havana Club original avec une raison supplémentaire de l'apprécier.
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Photo: Quelques souvenirs et artefatcs rapportés de Cuba, dont une bouteille de Havana Club, du vrai.

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