mardi 19 juin 2012

Février 2014: À chacun son seuil de tolérance.

Comme je publie de la fiction depuis deux décennies, et que j’en lis depuis plus longtemps encore, je ne peux pas m’empêcher de voir aller la crise, la comparer à ce que j’ai lu (fiction et documentaire), avec en tête ce qui arrivera dans les prochains chapitres de l’espèce de roman collectif que nous sommes en train de lire (et d’écrire pour ceux qui participent d’une manière ou d’une autre).
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Comme je participe activement au mouvement social de ce printemps 2012 sur ce blogue, sur divers réseaux sociaux, et que j’interpelle mes lecteurs sur une base régulière, je suis parti de ma prémisse d’auteur/lecteur assidu pour m’imaginer en février 2014, en train d’écrire ceci.
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Chers lecteurs, comme vous le savez, ce blogue est désormais une plate-forme ouverte que je ne contrôle qu’à distance, et dans l’anonymat que me confère le web, et mes constants déplacements à l’étranger. Le site a été fermé à quelques reprises mais vous apparaît toujours actif, relayé et ré-hébergé ailleurs dès qu’un problème se pose. Deux ans se sont écoulés au Québec depuis le début du conflit social qui marque notre histoire collective. Ce blogue, qui était à l’origine individuel, n’a cessé de commenter la crise, et la réflexion d’aujourd’hui continue ce processus (que nous croyons sain) de remettre en question ce qui nous est déclaré par le gouvernement et les divers intervenants en se basant sur des faits.
Je me souviens avoir dénoncé rapidement les dérives dans lesquelles le gouvernement nous entraînait dès le début de la crise. On m’a alors accusé d’exagérer, de grossir les événements inquiétants. Devant divers commentaires désobligeants, j’avais réalisé que chacun a son seuil de tolérance quand vient le temps de subir l’autoritarisme relatif d’un régime politique, quel qu’il soit. Peu comprennent qu’un tel régime s’instaure lentement, subtilement, et non pas d’un seul coup (sauf de rares exceptions, qui sont justement des exceptions).
Ainsi, deux ans plus tard, j’ai eu l’idée de tester mes lecteurs avec un petit sondage maison, dont la question est fort simple, et comporte un choix de réponse en 15 points. Testez donc votre seuil de tolérance.
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Question: À partir de laquelle des étapes suivantes avez-vous commencé à vous inquiéter de la situation au Québec?
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1. Février 2012. Grève étudiante; le gouvernement refuse de la reconnaître (une pratique implicitement acceptée depuis 40 ans au Québec) et parle de Boycott. (Le terme français correct étant boycottage). La plus grande manifestation étudiante de l’histoire du Québec se déroule à Montréal, pacifiquement. Rumeurs d’élections printanières. Le premier ministre déclare que déclencher des élections en période de crise serait grotesque. Selon les sondages, une majorité de la population appuie le gouvernement.

2. Mars-Avril 2012. Le gouvernement reste silencieux. La police réprime violemment d’autres manifestations étudiantes, notamment avec des grenades assourdissantes et des balles de plastique, blessant gravement plusieurs étudiants; deux perdront l’usage d’un œil, plusieurs subissent des commotions cérébrales. Les ministres dénoncent la violence étudiante et demandent aux leaders étudiants de dénoncer toute forme de violence.

3. Mai 2012. L’Assemblée nationale adopte la Loi 78 qui restreint considérablement le droit de manifester, confirme l’absence légale de droit de grève des associations étudiantes et rend illégale « l’incitation » à manifester, laissant à la police le soin d’interpréter ce qui constitue de l’incitation (port du carré rouge, ou notes sur Twitter, pour citer deux exemples mentionnés par la ministre de l’époque lors du dépôt de la loi au parlement). La CAQ appuie cette loi déposée par le gouvernement du PLQ. La Presse publie un sondage disant que la majorité de la population appuie la Loi 78.

4. Juin 2012. Concerts de casseroles sur de nombreux coins de rues à Montréal, puis un peu partout au Québec, puis un peu partout au Canada et dans quelques villes du monde, en support au mouvement citoyens né au Québec. Arrestations de masse effectuées par le SPVM, le SPVQ et la SQ los de ces manifestations pacifiques. Le gouvernement ne condamne pas ces arrestations de masse, déclarant conserver un devoir de réserve et éviter de se mêler du travail de la police. Rumeurs d’élections en août-septembre.

5. Juin 2012. Arrestation, menottes aux poignets, du député de Québec Solidaire Amir Khadir, pour une infraction au code de sécurité routière. Il participait à une marche, sur la rue, déclarée illégale parce qu’elle n’avait pas donné son trajet à la police. Jamais sla police ne menotte les gens arrêtés pour une effraction au code de la route, à moins que la personne ne soit particulièrement violente ou le résiste à son arrestation, ce que le député de l’Assemblée nationale ne faisait pas. Dans les jours suivants, sa maison sera perquisitionnée, et sa fille arrêtée. Aucun journal ne parle de dérive, les journalistes soulève le devoir d’objectivités et ne rapportent que les faits.

6. Juin 2012. Déclaration du premier ministre selon laquelle les citoyens de quartier qui tapent sur leurs casseroles constituent des menaces. Déclaration du ministre Bachand selon lequel les manifestants étaient des anticapitalistes et des marxistes. Déclaration du président du festival Juste pour Rire selon lequel c’est à croire que la troisième guerre mondiale vient d’être déclarée à Montréal. Déclaration de la ministre de la culture accusant le poète et conteur Fred Pellerin d’être un violent et de favoriser l’intimidation par le port de son carré rouge.

7. Juin 2012. Application élargie de l’article 31 du code criminel. La police détient désormais «préventivement» des gens sous le prétexte qu’ils croient que ces gens pensent commettre un méfait. On ne demande plus à la police de documenter cette présomption justifiant les arrestations préventives. Arrestations arbitraires «préventives» de plusieurs citoyens portant le carré rouge dans le métro et dans le parc Jean Drapeau lors de la fin de semaine du Grand Prix de F1. Aucun n’avait proféré de menaces, aucun n’avait commis de méfait ou laissé croire qu’il en commettrait. Aucun n’a été accusé de quoi que se soit cette fin de semaine-là. D’autres arrestations préventives suivent dans les semaines suivantes. Un sondage montre que le parti au pouvoir a monté dans les intentions de vote.

8. Juin et Juillet 2012. Nouveau réglement municipal à Québec interdisant toute manifestation dont l'itinéraire n'est pas prévu à l'avance, interdisant tout regroupement de gens après 23h et tout passage dans un parc après 23h. Manifestations monstres le 22 juin à Montréal et Québec. Arrestations massives par le SPVQ en fin de soirée de la St-Jean alors que les gens sortent des Plaines d'Abraham après le spectacle et tentent de faire une petite marche improvisée. Arrestation de masse en fin de soirée du 24 juin à Montréal; première invocation par le SPVM de la Loi 78 et imposition d'amendes de 5000$ par manifestant arrêté.

9. Août 2012. Poursuite et reconduction des grèves générales dans les établissements scolaires. Établissement d’un couvre-feu préventif par la ville de Montréal, sur la suggestion du SPVM. «Les images d’incendies de cônes à divers carrefour et d’affrontement quotidiens entre manifestants et brigade anti-émeute causent un tort irréparable à l’économie de Montréal», déclare le Maire. «Les citoyens payeurs de taxes s’attendent à un minimum de sécurité et de paix, d’où cette mesure temporaire, le temps que le calme revienne». La ville est suivie dans ce mouvement par toutes les grandes villes du Québec, puis par les petites villes et villages. On interdit tout déplacement de nuit sans motif raisonnable et on interdit le port du carré rouge. Un éditorial de La Presse souligne l’intelligence de ces mesures pour la sécurité collective et la paix sociale.

10. Septembre 2012. Nombreux affrontements devant les établissements scolaires, menant à des dizaines d’arrestations de masse en vertu de la Loi 78. Malgré le couvre-feu, plusieurs manifestations nocturnes se déroulent nuit après nuit, sous le contrôle relatif du SPVM. Après qu’une de ces manifestation nocturnes illégales ait tourné à l’émeute, trois manifestants sont tués; deux sont abattus par accident par des tirs de balles de plastique à la tête par le SPVM et un est tué par un tir de la brigade anti-émeute de la SQ. Rumeurs d’élection avant décembre. Déclaration du premier ministre selon laquelle déclencher des élections en pleine crise sociale serait irresponsable. Il y aura enquête interne sur les manifestants accidentellement atteints par les policiers.

11. Octobre 2012. Pour des raisons de sécurité et de paix sociale, le gouvernement met sur pied une nouvelle brigade, copiée sur l’UPAC et l’escouade Marteau, qui aura pour mandat d'enquêter sur l'agitation sociale au Québec. Cette brigade enquêtera sur les organisateurs et collaborateurs du mouvement étudiant ayant provoqué et nourri la crise sociale et mis en péril la paix sociale et l’économie du Québec. Le chef de la CAQ, François Legault, qui avait souhaité cette enquête depuis le mois d’août, félicite le gouvernement de cette initiative. Arrestations des leaders étudiants pour incitation à la violence. Lourdes amendes aux associations étudiantes et suspension du droit de cotisations des étudiants aux associations en vertu de la Loi 78.

12. Décembre 2012. Les comptes Facebook, Twitter, les blogues seront analysés pour retracés les sympathisants du mouvement. Les archives du SPVM des manifestations de casseroles sont mis à contribution pour identifier ceux qui ont porté le carré rouge. Quelques semaines plus tard, on fait déjà des liens entre les collaborateurs, quelques journalistes, des membres actifs de syndicats, de mouvements socialistes, des membres d’extrême-gauche du PQ et de Québec Solidaire.

13. Janvier 2013. Début des perquisitions et arrestations chez les collaborateurs identifiés par la brigade spéciale. Les accusations varient (possession d’armes, comme des couteaux, de matériel subversif tels des carrés rouges ou drapeaux des patriotes, pancartes aux slogans anti-gouvernementaux, pastiches appelant à la révolution, etc). Déclaration du premier ministre: «Au Québec, il y a les agitateurs qui veulent le chaos et l’anarchie, et il y a ceux, la majorité silencieuse, qui ne veulent que le retour de la paix sociale et une économie forte. C’est pour eux que le gouvernement travaille sans relâche depuis des mois pour régler la crise». Un sondage montre qu'une majorité de la population appuie le gouvernement.

14. Mars 2013. Arrestation et emprisonnement temporaire de Pauline Marois, Amir Khadir et Françoise David, de même que plusieurs collaborateurs du PQ et de Québec Solidaire pour incitation à la violence. Le Premier ministre Jean Charest déclare: «Ceci prouve que personne n’est au-dessus des lois, pas même un élu». Démission de quelques députés Libéraux. Remaniement ministériel et coalition temporaire avec la CAQ, dont quelques représentants entrent au gouvernement.

15. Mai 2013. Report indéfini des élections provinciales pour des questions de sécurité nationales.
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Retour à la réalité.
Je sais bien que ce scénario ne se concrétisera pas (en tout cas, pas comme ça, je ne suis pas futurologue. C'est pour ça que c'est une petite fiction). Par contre, sur les 15 points, qui aurait dit, honnêtement, en janvier 2012, que nous passerions, au point 8, comme société? C'est dans ce paragraphe, pour le moment, que j'ai mis le changement de la réalité à la fiction. Pourtant, en janvier, si j'avais écrit un tel scénario, personne n'aurait cru que ce scénario devienne réalité jusqu'au point 7. Personne. Ça s'est pourtant passé alors suivant cette logique, je ne vois donc pas ce qui serait si impossible dans les points suivants.
Mais je ne crois pas que ça se passera comme ça.
Car je pense qu'au point 9, il y a un choix important de part et d'autre. Je crois que le parti au pouvoir ouvrira la fenêtre (la seule dont il dispose) pour tenter de décrocher un 4e mandat malgré la corruption et les nombreux scandales dont il a fait l'objet depuis 10 ans. La réaction des associations étudiantes et des étudiants déterminera s'ils peuvent ou non être instrumentalisés pour que le parti reste au pouvoir. Si c'est le cas, le scénario prendra une toute autre tournure, bien plus sombre pour une partie de la population (protestations, émeutes, arrestations massives, période d'autoritarisme, puis fin du mouvement social).
Sinon, on a une chance d'éviter le pire.
Moi, j'ai exprimé une crainte certaine au point 2. Au point 3, je me faisais déjà alarmiste, ici et sur les réseaux sociaux. Mais ma crainte véritable, ce n'est pas réellement le point 15 (bien qu'il soit possible sinon probable). Depuis l'atteinte du point 2, ma crainte véritable, c'est ce que je place ici au point 10. Si jamais ça arrive, alors le scénario devient réellement imprévisible, et aucune des possibilités envisageables n'offre un avenir proche très lumineux pour le Québec.
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Et puis vous, finalement, quel a été (ou quel serait) votre seuil de tolérance, sur cette échelle? Jusqu'où êtes-vous prêts à aller avant de vous indigner, et pourquoi?
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6 commentaires:

  1. La meilleure preuve de mon inquiétude, c'est que j'ai fait renouveler mon passeport français cette année...

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  2. Quand le gouvernement a annoncé une hausse des frais de scolarité. Je n'était pas contre franchement comme tout coûte de plus en plus cher. C'est normal qu'il y aie une augmentation.
    Mais quand les étudiants ont commencé à contester cette hausse et que le gouvernement a donné ses arguments. Je me suis dit que les étudiants dans le fond n'avaient pas tors de contester. Sans les appuyer je n'étais pas contre leurs manifestations.
    Je me disais le gouvernement donne sans regarder la dépense aux recteurs d'université. Oui je suis d'accord que si l'on veut avoir des gens de qualité on doit les payer à leur juste valeur mais de là à tout leur donner sur un plateau d'argent. Ce même est prêt à mettre des milliard pour développer le plan nord et donner nos matières premières aux plus riches. Ce même gouvernement ne veut pas investir dans une richesse qui pourrait apporter beaucoup à la population québécoise. La richesse du savoir. Je trouvais que c'était deux poids deux mesures.
    Mon seuil de tolérance a été atteint quand c'est devenu évident que le gouvernement ne respectait absolument pas les étudiants. Les étudiants sont des citoyens québécois à part entière. Ils avaient le droit de dire tout haut ce qu'ils pensaient comme on peut le faire dans tout pays démocratique. Le gouvernement a fait semblant de les écouter. Mais c'était simplement pour mieux se moquer d'eux.
    Comme il l'a fait avec la population québécoise et monsieur Duchesneau et son enquête. Si la population ne voit pas cet essais de manipulation ouverte. C'est malheureux à dire mais il n'a pas grand chose à faire.
    Mais il y a un mouvement qui est commencé ce qui se passe dans les grandes villes du Québec aura un effet d'entrainement et fera comprendre aux gens des régions québécoises. Que le gouvernement essais leur faire croire qu'il doit les protéger contre ces soit disant
    anarchistes et révolutionnaires.

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  3. Mon seuil de tolérance est dépassé depuis le point 2. Mon inquiétude c'est d'avoir pensé à un moment donné : et si je continue à porter le carré rouge, est-ce que ça va m'attirer des ennuis ? Je suis pas d'accord avec tout ce qui se passe dans les manifestations du côté étudiant, mais c'est minime face à la répression policière. Moi aussi j'informe, autant que je peux. :)

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  4. C'est l'histoire de la grenouille que l'on met dans la casserole. Si l'eau est bouillante, elle saute... Si on augmente progressivement la température, elle s'endort...

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  5. Très bonne analogie Élisabeth...

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  6. Difficile de na pas être inquiet à partir du point 2. Notre gouvernement est indigne des fonctions qu'il occupe (mais ça ne surprend personne). Maintenant, il faut que les gens dans la rue se déplacent jusqu'aux bureaux de vote. C'est la seule solution que je vois à ce conflit.

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