dimanche 6 mai 2012

Crise sociale: Grands médias et réseaux sociaux

Note: Ce billet a été mis à jour le 8 mai 2012, avec une note supplémentaire au bas.
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Une des grandes observations à faire de la crise sociale qui frappe le Québec depuis 3 mois est l'incapacité des grands médias traditionnels à fournir une information complète, calibrée et de qualité. Je ne suis ni un grand utilisateur, ni un convaincu des réseaux sociaux, je n'ai qu'une page restreinte Facebook, une encore plus restreinte sur Google+ et pas de compte Twitter. Pour moi, les réseaux sociaux sont remplis de "bruit de fond" inutile et frivole, la plupart du temps. Pourtant, sans les réseaux sociaux (*), j'ai l'impression que je n'aurais jamais vu la réalité de cette crise; je n'aurais eu que le point de vue restreint qui a été diffusé à la télé et dans les grands journaux. Or ces médias étant ce qu'ils sont (en concurrence, cherchant l'image-choc ou la nouvelle qui frappe), ils ont grandement erré dans leur couverture de la crise sociale.
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Ce billet présente une galerie de coupures de presse, de grands titres, de commentaires issus des réseaux sociaux afin d'illustrer ce que je veux dire par information incomplète, non calibrée et de piètre qualité, que nous a livré l'ensemble des médias traditionnels.


Sous le titre "Conflit étudiant", on parle de violence inquiétante et des manifestations contre le Plan Nord qui ont tourné à l'émeute, mais qui n'étaient pas le fait des étudiants.

J'ai, essentiellement, trois reproches à faire aux grands médias traditionnels;
1) On a été incapable de clairement faire la part des choses entre les casseurs et anarchistes divers qui ont commis des actes criminels et provoqué de la violence, d'une part, et des dizaines de milliers d'étudiants pacifiques qui manifestaient dans le calme, d'autre part. On a associé plus souvent qu'autrement la violence et les étudiants, un biais lancé et souhaité par le gouvernement lui-même, comme le montre la rhétorique du premier ministre et de la ministre de l'éducation. Les médias traditionnels n'ont pas eu le réflexe ni le professionnalisme de questionner cette rhétorique.


Prétexte pour dénoncer les "violences étudiantes": Autre biais; ces premières discussions ne portaient pas sur la hausse des droits de scolarité, malgré le titre de l'article de la PC.


Avec comme entête: "Actualité: Éducation", on relie le conflit étudiant aux barricades, vitrines fracassées, arrestations et chaos.


Titres tirés d'un dossier de La Presse regroupant leurs articles et chroniques sur le conflit étudiant. Le pire est à craindre, trimestre en péril, athlètes inquiets, injonctions non respectées, etc. En exigeant des votes secrets, Jean Charest sous-entend qu'il y a intimidation/violence dans les assemblées... et oublie de mentionner que le vote à main levé est exactement ce qui est utilisé lors des assemblées du Parti Libéral en congrès et dans la plupart des assemblées politiques.

2) Malgré les milliers de photos et les centaines de vidéos tournés par les médias traditionnels, on a été incapable de montrer les images de la brutalité policière (je ne parle pas ici de policiers qui tentent de maîtriser un casseur qui a commis un crime, je parle de brutalité injustifiée). On a été incapable de montrer les abus des troupes policières et des brigades anti-émeutes, qui souvent, ont eux-mêmes provoqué la violence que l'on déplorait par la suite.


Sur sa page Facebook, le journaliste au Voir Simon Jodoin témoigne d'une "émeute" provoquée par les policiers.


Sur sa page Facebook, Annick Vigeant témoigne de ce qu'elle voyait en direct à CUTV (*) et comprend où mène l'association violence-étudiant que fait le gouvernement; l'opinion publique passera du côté du gouvernement par peur de tout cette violence.

3) Malgré les dizaines, voir centaines, de témoignages d'arrestations injustifiées, aucun média traditionnel n'a fait ressortir l'injustice commise envers des gens qui, dans plusieurs cas, n'avaient rien à voir ni avec les étudiants, ni avec les casseurs, ni même avec les manifestations en cours. Deux exceptions ont filtré; le cas d'Alexis Martin, violenté et arrêté et à qui ont a refilé une amende injustifiée alors qu'il passait sur la rue, en toute innocence. Ce cas, tous les médias traditionnels en ont parlé. Tous. Le second cas est celui d'un journaliste de La Presse et d'un photographe du même journal, arrêtés injustement et dont le matériel saisi a finalement été rendu. Tant que ça n'a pas touché une célébrité locale ou des gens des médias, tous les autres cas d'arrestations injustifiées et de violence excessive de la police n'ont même pas été rapportés.



Une professeure de l'Outaouais, sur son compte Twitter, commente en direct l'arrestation brutale d'étudiants et supporteurs pacifiques, par la police: On leur refuse de l'eau, on les "menotte" avec des tie-wraps, etc. 



Mme Bilodeau de l'Outaouais, suite.


Extrait de témoignage sur la page Facebook de Charles Gill, lors de la même arrestation massive; il y rapporte des gens plus âgés violentés, des empêchements d'aller aux toilettes, etc.


Compte tenu de ce qui précède (et que ces quelques exemples sont loin d'être des cas isolés; amusez-vous sur Facebook, Twitter et Youtube), comment un journaliste peut-il accepter ce commentaire sans confronter les chefs de police à la réalité des témoignages? Le chef du SPVM a fait le même commentaire à l'émission Tout le monde en parle à Radio-Canada.

Pourtant, pendant plusieurs semaines, l'ensemble des manifestations était entièrement pacifique; même lors du débordement du 7 mars devant l'édifice de Loto Québec, tous les manifestants étaient pacifiques et c'est la brigade anti-émeute par son intervention qui a déclenché un affrontement. Parmi ces nombreuses manifestations pacifiques; il y a eu celle du 22 mars, puis celle du jour de la Terre, le 22 avril, où plusieurs centaines de milliers de personnes étaient dans les rues, pacifiquement. Le gouvernement a décidé de les ignorer... de même que certains médias.

Une de La Presse au lendemain du Jour de la terre. Notez que la Une mentionne que le chef de police appel au calme; il n'y a pourtant eu aucun incident lors de cet événement festif. 


Une du Devoir le 23 avril.
Le gouvernement n'a pas commenté, ni tenu compte des manifestants pacifiques.

À titre d'information, la Une du Journal de Montréal au lendemain de la manifestation ayant regroupé de 150 000 à 300 000 personnes dans les rues de Montréal. Ses lecteurs sont-ils réellement informés de ce qui se passe au Québec? Dans l'encart soulignant que la ministre rencontre les étudiants, on voit une photo... de policiers.

Une fois ces trois points bien installés dans la logique médiatique du conflit, la paranoïa collective envers les étudiants ne pouvait que nuire au mouvement, et avantager un gouvernement qui est en campagne pré-électorale; peu importe le moment du déclenchement des élections, Jean Charest n'a jamais géré la crise en tant que Premier Ministre mais constamment en tant que chef du Parti Libéral en quête d'un autre mandat.

André Pratte, éditorialiste de La Presse, condamne l'exploitation de la violence par les étudiants, et évoque la possibilité qu'il y ait des morts. La rhétorique de la peur des étudiants est bien installée.


TVA nouvelles cite le cas d'un étudiant "rouge" qui "appelle à la violence" en se demandant jusqu'où ces étudiants sont prêts à aller.


TVA nouvelles ne cite pas cette étudiante (Catherine Deslauriers, qui s'affiche "verte" sur sa page Facebook)... et qui conseille à un immigrant de retourner dans son pays, à un "rouge" parasite de se tuer, et ajoute plus loin espérer qu'une autre se fasse casser la face par les policiers.

Jamais nous n'aurons d'information dans les médias traditionnels sur la violence des pro-hausse parmi les étudiants. Jamais. Nulle part. Quand on parle d'eux, on parle de victimes de la grève, intimidés par les violences des étudiants contre la hausse.

Extrait d'un texte intitulé "Les laissés-pour-compte" publié dans La Presse, par la mère d'une étudiante victime de la grève.


La "sortie de crise" négociée (enfin!) en fin de semaine, en plus de tomber par une miraculeuse coïncidence pendant le congrès du Parti Libéral à Victoriaville, aurait tout aussi bien pu être négociée il y a 8 semaines, pour peu que le gouvernement ait vraiment voulu régler la crise. Le trimestre aura donc été "en péril" aussi longtemps que le gouvernement l'aura voulu, et aura cessé d'être en péril quand il aura décidé de véritablement discuter de la sortie de crise.

Si vous vous demandez pourquoi Jean Charest a ainsi géré cette crise, voici une bonne partie de la réponse:

Grands titres de l'édition Internet de La Presse: L'appui aux étudiants s'effrite; la grève étudiante profite aux Libéraux, annulation de cours, de trimestre, etc. 


Résultat d'un sondage publié dans divers médias, dont Le Soleil et La Presse... 

Pour la première fois depuis des mois (des années, en fait), le PLQ a une légère avance dans un sondage sur les intentions de vote des Québécois. À qui a profité la crise sociale? Qui a eu avantage à faire perdurer le conflit étudiant? Qui a eu avantage à régler in extremis avec une solution qui aurait été applicable il y a des semaines et des semaines?

Jean Charest a réussi son pari; et il l'a réussi grâce à la complicité (involontaire dans la majorité des cas) des médias traditionnels. Espérons qu'ils se réveilleront et corrigeront le tir; si la crise se résorbe enfin, ils auront d'autres sujets à couvrir, ou d'autres questionnements à se poser. Avec un peu de chance, certains prendront du recul et verront ce qui est arrivé, ce qui produira peut-être un effet de balancier qui est souhaitable.

On notera que l'on déplore aujourd'hui que deux étudiants (pacifiques, encore une fois) aient été blessés lors de l'intervention policière de Victoriaville (Témoignage d'un professeur présent sur les lieux, dans le Voir). Un d'eux en a perdu l'usage d'un oeil. Cette horrible conclusion à une crise, dont le gouvernement a favorisé l'enlisement par son inaction, doublée du manque de retenue des forces policières, aurait facilement pu être évitée. Ce n'est pas comme s'il n'y avait pas eu un avertissement; le 7 mars, déjà, un étudiant avait failli perdre l'usage d'un oeil à cause d'une bombe assourdissante mal utilisée par la police à Montréal, alors qu'il était pacifiquement en train de jouer de l'harmonica.

Tiré de La Presse, après les événements du 7 mars. Seul cas de brutalité policière plus largement couvert par les médias traditionnels. Pourquoi ont-il décidé d'arrêter de couvrir ce sujet par la suite?

On dit à ceux qui ont été victimes d'actes policiers répréhensibles de porter plainte au comité de déontologie; or si on reproche à certains manifestants d'être masqués, avez-vous déjà essayé d'identifier un policier de la brigade anti-émeute qui vous frappe à coup de matraque, ou encore - dans le cas d'un jeune blessé de Victoriaville, tenté d'identifier le policier coupable de l'avoir tiré avec une balle de caoutchouc rigide?

Sauriez-vous reconnaître ce policier, s'il vous tirait une balle de caoutchouc ou vous frappait avec sa matraque? Photo tirée de l'édition internet de La Presse, qui couvre en photos l'émeute de Victoriaville dans le cadre du conflit étudiant. On n'y mentionne pas que les casseurs et anarchistes n'étaient pas des étudiants. 

Vous aurez compris que ce billet n'est pas écrit contre les médias traditionnels; les grands médias publics sont importants en démocratie; ils sont souvent le dernier rempart qui empêche la manipulation de la population par les gouvernements (plus spécifiquement par les partis au pouvoir); ce que je souhaite, c'est qu'ils remplissent ce rôle essentiel au lieu de se faire manipuler eux-mêmes, et nous avec eux.
Quant à la police, elle a un sérieux examen de conscience à faire. Elle ne le fera pas, comme on a pu le lire et le voir un peu partout; elle ne reconnaît aucune faute.
Pourtant - une simple anecdote, mais révélatrice de l'ambiance qui règne dans les corps de police - un ami me disait hier être allé voir la police avec un collègue victime d'une tentative de vol, et la discussion a tourné sur le mouvement étudiant; une policière lui a dit tellement haïr les étudiants qu'elle les tuerait.
Que les médias ne parlent pas de cette attitude violente est fort dommage. Le font-ils parce qu'ils veulent protéger leurs bonnes relations avec les policiers qui sont des précieuses sources d'information?
Peu importe la raison, ce silence de leur part est inquiétant.
Enfin, l'attitude des policiers, qui ne se rendent plus compte qu'ils agressent la population qu'ils sont supposés "servir et protéger", est tout simplement terrifiante. Ce ne sont pas les exemples ailleurs dans le monde qui manquent pour illustrer où peut mener une telle attitude et son acceptation par les médias et une bonne partie de la population.
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AJOUT - 8 mai 2012 - Des dizaines de témoignage de ce qui s'est passé à Victoriaville sont apparus dans les derniers jours sur les réseaux sociaux; des témoignages de pompiers et d'infirmières, entre autres, qui ont porté secours aux blessés, et qui confirment que plusieurs ont été blessés par l'utilisation de balles de plastique par la police (et non de caoutchouc comme il a été fait mention - et repris dans mon billet ci-haut). Ces témoignages condamnent l'action des policiers, qui ont refusé de venir en aide aux blessés et refusé d'appeler les ambulances (ou le 911). Il y a un vidéo disponible sur Youtube dans lequel on voit un blessé par terre et une rangée de manifestants qui tentent de le protéger en criant à l'unisson: "Y'a un blessé, y'a un blessé...", mais la police continue de charger et de lancer des gaz; le blessé (grave) doit être déplacé en catastrophe. Une pétition circule sur Internet pour dénoncer la violence policière qui a cours depuis le début du conflit. On apprend aussi que le jeune qui a failli perdre un oeil le 7 mars n'a toujours pas retrouvé l'usage de son oeil et que sa carrière en art est sérieusement compromise. Enfin, une page Facebook recueille présentement plusieurs témoignage de paramédics, de journalistes, d'ambulanciers et de manifestants; on y parle également du gazage des secouristes qui a eu lieu à Victoriaville et on mentionne qu'un dossier est ouvert contre l'intimidation et la brutalité policière à l'ONU. 
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AJOUT FINAL - 12 mai 2012 - La SQ a convoqué un point de presse pour justifier ses actes et réfuter les accusations d'utilisation abusive de violence. Le Premier Ministre a déclaré avoir trouvé l'intervention de la SQ "exemplaire". 
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(*) J'inclus CUTV dans les réseaux sociaux; la télé étudiante universitaire de l'université Concordia, qui diffuse sur le web, a décidé de couvrir en direct la plupart des manifestations (Transparence; un peu avant minuit le 27 avril dernier; CUTV m'a interviewé lors d'une marche nocturne à laquelle je participais dans les rues de Montréal).

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